5381 Une histoire parmi tant d’autres… | B.U.L.L.E.

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B.U.L.L.E.
Blog Univoque d'une Lesbienne Libre et Egale (à elle-même)
Photopoésir | poésie | Une histoire parmi tant d'autres... | 21.03.2017 - 14 h 08 | 3 COMMENTAIRES
Ô jeunesse dyslexique

Jeudi dernier, dans ma ville, dans mon ancien lycée, un élève a disjoncté. Aujourd’hui, dans la même ville, dans le lycée voisin dans lequel je travaille, il est difficile de faire « comme si ».

Difficile de répondre à des questions pour lesquelles nous n’avons pas de réponse pertinente.

Difficile de rassurer quand on ne l’est pas soi-même.

Difficile de réagir face aux élèves, aux collègues, aux membres de la famille et aux amis proches ou moins porches qui se sont inquiétés.

Difficile de reprendre le cours de la vie, les cours sur la vie, la vie tout court. 

Difficile de parle. Difficile de se taire.

Difficile surtout de croire que l’on découvre à chaque fois que la jeunesse est « fragile ». Influençable et influencée. Souffrante et délaissée. Vivante et déconnectée de la réalité. En demande constante d’attention, de reconnaissance, de considération. En besoin constant d’écoute, de partage et de bienveillance. Difficile de croire qu’il faille un événement de ce genre pour se rappeler que nous avons une responsabilité envers notre jeunesse, nous parents, nous enseignants, nous société soi-disant évoluée. Difficile de croire qu’il faille des actes extrêmes pour nous rappeler que la télé n’est pas une babysitter, qu’un téléphone ne remplace pas une oreille aimante, qu’un ordinateur n’est pas un compagnon de jeu. Difficile qu’il faille en arriver là pour nous rappeler que les violences banalisées (verbales comme physiques), que l’intolérance et le racisme, que la radicalisation et le mal être sont des fléaux qui minent notre jeunesse à fleur de peau. Comment peut-on oublier que tout est « terrible » et « difficile » à cet âge ? 

Je ne veux revenir ni sur les faits, ni sur les motivations, ni sur les conséquences. Je ne veux ni blâmer, ni pleurer, ni me taire. Je veux juste partager avec vous ces quelques mots, aussi vains, absurdes et dérisoires soient-ils. 

 

Ô jeunesse dyslexique

 

Repose-moi, ô jeunesse dyslexique

Range-moi, je ne suis pas pour toi

 

Desserre tes doigts

Ton pouce est tout blanc, regarde

Il devrait être encore si vert

 

Desserre ta main

Ma poignée ne connaît ni politesse ni sympathie

 

Desserre tes dents

 

Et parle, parle fort

Crie si tu veux

Mais parle

Et parle encore

 

Repose-toi, ô jeunesse dyslexique

Range-toi, je ne suis pas pour toi

 

On te presse

On t’oppresse

On compresse tes maux

 

Et la voix

Et l’écrit

 

A l’épreuve finale

 

Hurle, rage, prie

Danse avec les étoiles

Et respire

Et respecte la vie

 

Repose-toi, ô jeunesse dyslexique

Range-moi, je ne suis pas pour toi

 

Prends ton temps

Relis bien la consigne

Choisis le pied de la bonne lettre

 

Et lâche ma main

Relâche ta main

 

Comprends le sujet

 

Tu n’es pas personne

Tu es une personne

Il ne s’agit pas de lame profonde

Mais de profondeur de l’âme

 

Repose-moi, ô jeunesse dyslexique

Range-toi, je ne suis pas pour toi

 

Hier, ils étaient l’armée

Nous l’alarme

Et la marée

 

Aujourd’hui ils sont larmes

Toi l’arme

 

Moi, la lame sans l’âme

 

Demain n’existe pas

Pas tant que ta main reste sur moi

Demain n’existe que dans ces paumes que tu tourneras vers les autres, le monde

Et le meilleur de toi

 

Repose-moi, ô jeunesse dyslexique

Range-moi, je ne suis pas pour toi

 

Une histoire parmi tant d'autres... | 13.03.2017 - 17 h 49 | 4 COMMENTAIRES
Le Masque et la Personne

 

Coralie a dix-sept ans. Ses amis l’appellent Cora, mais elle n’a pas vraiment d’ami. Uniquement des personnes qui lui adressent régulièrement la parole, parfois même gentiment. Elle n’arrive pas vraiment à se sentir à son aise au lycée.

Coralie a toujours l’impression d’être différente. A dire vrai, elle se sent tout aussi étrangère dans sa propre famille. Elle les aime et elle sait qu’ils l’aiment, mais la frontière tacite qui les sépare est aussi infranchissable qu’immatérielle.

Elle a toujours l’impression que les gens attendent quelque chose d’elle : ses parents, ses professeurs, ses amis. Même la dame croisée au hasard dans la rue attend qu’elle lui renvoie son regard, son demi-sourire.

Coralie connaît les codes. Alors depuis toujours, avec tout le monde, elle fait semblant.

Coralie sait qu’elle ne peut survivre qu’à travers ses masques. Elle en a toute une collection. Elle en sort un pour chaque occasion. Elle est passée maîtresse dans l’art subtil du paraître.

Un jour, elle a vu une émission sur le transformisme, ce métier fascinant qui consiste à changer d’apparence en une fraction de seconde. Elle s’est tout de suite identifiée.

Depuis, elle est devenue « Coralie la transformiste ». D’une situation à une autre, d’une personne à une autre, elle est maintenant capable de porter le masque adéquat. Elle ne se trompe jamais.

Coralie ne ment pas vraiment. Elle ne dit aux gens que ce qu’ils veulent entendre. Elle ne fait devant les gens que ce qu’ils attendent d’elle.

Coralie sait toutefois que c’est un mode de vie épuisant. Elle dort peu. Elle s’adapte tout le temps. Elle est « Coralie le caméléon ». Elle jongle d’une identité à une autre. Elle danse sur dix, vingt, trente scènes par jour.

Coralie ne se pose pas de question. Mais des réponses affluent de tous côtés, tout le temps, pour toutes ces questions qu’elle n’a pas le temps de se poser. Dans la journée, elle ne les écoute pas. Elle ne doit pas perdre sa concentration. Mais la nuit…

La nuit les réponses font des farandoles bruyantes devant, derrière, partout autour de son écran mental.

Quand elle essaie de les déchiffrer, ces réponses en amènent d’autres, qui elles-mêmes se reproduisent. Et la farandole devient émeute.

Quand elle tente de les éviter, ces réponses creusent son matelas, tambourinent aux murs, brûlent sa peau et chassent les vestiges d’un sommeil pourtant bien mérité.

Quand elle les laisse tourner en rond, ces réponses finissent par la bercer. Pour quelques heures, quelques minutes parfois. Elle peut alors récupérer suffisamment d’énergie pour faire fonctionner « Coralie, la transformiste caméléon » une journée supplémentaire.

Coralie est désabusée. Elle ne croit plus en l’humanité de son espèce. L’Homme qui survit est un individu en carton, comme ses masques. Elle est elle, mais elle pourrait être autre. Personne ne le remarquerait.

Coralie a dix-sept ans. Elle arrive au lycée et fait face à son quotidien. Elle porte le masque : « Lycée/matin/plein-de-monde/pas-envie-de-parler ». Elle monte les marches et évite le groupe de filles qui se disent ses « amies ».

Quelqu’un la bouscule. Elle se retourne prête à porter le masque « T-as-envahi-mon-espace/dégage/je-n-existe-pas ». Une paire d’yeux étonnés la regarde un peu trop. Une paire d’yeux qui ne s’arrêtent pas au masque. Une paire d’yeux dans un visage que Coralie ne connaît pas.

Coralie a un doute. Elle n’a pas le temps de se demander quel masque porter que l’autre la questionne :  «  – T’es qui ?

– Personne, répond Coralie par habitude.

– Ça tombe bien, moi aussi ! » lui dit l’autre dans un sourire.

Coralie rattrape tant bien que mal son masque de « Rencontre-inclassable/souris-mais-pas-trop/on-a-failli-échanger-des-trucs ». Elle essaie de le raccrocher à son visage mais le masque est trop mou. Il est en train de fondre.

– Ça fait un moment que je t’ai remarquée, dit l’autre, souriant toujours.

Coralie ne comprend pas. Ses masques sont perdus. Elle ne les trouve plus. Une réponse fuse. Cette fois, elle ne peut que l’admettre.

A visage découvert, elle sourit à l’autre Personne.

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