5381 07 | février | 2017 | B.U.L.L.E.

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B.U.L.L.E.
Blog Univoque d'une Lesbienne Libre et Egale (à elle-même)
histoire érotique lesbienne | l'amour comme on ne l'a jamais lu mais comme on le vit tous les jours | Nouvelle érotique lesbienne | y'a que ça de vrai ! | 07.02.2017 - 10 h 08 | 2 COMMENTAIRES
Une dernière nouvelle érotique : Rome en solo (chapitre 1)

Fallait-il vraiment attendre l’imminence de la fermeture des blogs pour publier, dans l’urgence, ce dernier hommage à l’érotisme lesbien ? Sans doute. Merci @Yagg et à chacun-e d’entre vous d’avoir suivi, ces 7 dernières années, l’activité peu recommandable de ce blog. Une belle et heureuse vie à toutes et tous ! Et de l’amour, surtout, sous toutes ses formes. 

ROME EN SOLO

-Je croyais que tu rêvais d’aller à Rome ?

-Oh, j’irai sans doute un jour, mais pas avec toi ! avait rétorqué Emma en claquant la porte.

Larguée à une petite semaine de Noël, Gabrielle était d’une humeur massacrante. Dans deux jours, elles devaient partir célébrer leur première année de couple et les fêtes de fin d’année dans la capitale italienne. Pourtant, il n’avait pas fallu plus de deux heures à la tornade « Emma » pour débarrasser leur appartement de toutes ses affaires. Comme justification, Gabrielle avait dû se contenter d’un « T’étais plus fun avant ».

Quelques mois auparavant, quand leur couple était à son apogée, les deux jeunes femmes avaient décidé d’associer leurs compétences pour créer la première agence de locations touristiques LGBT. Emma, globe-trotter invétérée et titulaire d’un master de tourisme se chargeait des démarches humaines et culturelles. Elle était le contact. La vitrine éclatante de OverTheRainbow. Gabrielle, de son côté, gérait le côté logistique et la conception du site.

Elles avaient mis des semaines, des mois à trouver les fonds nécessaires. Elles s’étaient démenées pour concevoir, nourrir et voir naître ce projet. Alors qu’Emma s’investissait corps et âme dans la promotion et les relations publiques, Gabrielle se formait et développait leur site. Visiblement, la dévotion d’Emma impliquait plus son corps que son âme, puisque plus d’une fois, elle avait confessé à sa compagne ce qu’elle considérait comme de « petits écarts sensuels à des fins strictement professionnelles ». Blessée mais amoureuse, Gabrielle avait décidé de pardonner.

Il y a quelques semaines à peine de cela, Emma semblait littéralement prête à tout pour qu’OverTheRainbow soit le nouveau AirBNB LGBT amélioré. Aujourd’hui, elle lui annonçait que c’était terminé, qu’elle partait faire du trekking au Pérou parce qu’elle ne supportait plus le poids des responsabilités de cette nouvelle entreprise qui n’avait même pas encore tout à fait éclos. Grande princesse, elle avait même lâché un théâtral : « Tu peux garder la boîte, ne t’inquiète pas, je ne te demanderai rien ». Ce qui tombait bien, puisqu’OverTheRainbow ne valait, pour l’heure, rien du tout !

Il aurait encore fallu quelques semaines et un millier de démarches pour que le site puisse être lancé ! Gabrielle, qui avait tout misé sur ce projet, espérait se construire un avenir florissant, tant sur le plan professionnel que personnel. A trente ans, elle voulait se stabiliser, et qui sait, peut-être un jour fonder une famille ?

Amère, elle réalisait aujourd’hui que ses « rêves » n’étaient sans doute pas aussi « fun » qu’une maudite randonnée tout en sueur et en moustiques. Elle, habituellement si légère et positive, se sentait un brin désespérée.

Elle voulait se poser. Elle avait besoin de réfléchir. Que faire ? Continuer seule ? Chercher un partenaire ? Tout abandonner ? Elle savait qu’elle devait concentrer ses pensées sur son site, histoire de ne pas remuer ce nouvel échec sentimental.

Leur appartement était encore imprégné des effluves d’une crème à la vanille et au monoï dont Emma s’oignait chaque jour. Gabrielle errait d’une pièce à l’autre, remâchant sa colère et ses doutes quand le téléphone sonna.

-Allô ?

A l’autre bout du fil, une voix à l’accent chantant se fit entendre.

-Madame Duquesne ? Ici la signora D’Alba de la Villa Monteverde, di Roma.

-Ah oui… Rome…

-Dites, vous avez réservé pour dix jours, du vendredi 23 au lundi 2, c’est exact ?

-Oui, dût confirmer Gabrielle.

Elle s’apprêtait à résilier cette réservation quand elle remarqua les vibrations inimitables de la Callas qui résonnaient quelque part chez son interlocutrice. En période de fête, quoi de plus normal que d’entendre des Avé Maria un peu partout…

-A quelle heure pensez-vous arriver ? Je dois… m’organiser un peu, poursuivit l’italienne.

-Je serai là en fin d’après-midi, s’entendit répondre la jeune femme, surprise par ses propres mots.

Elle avait besoin de ces vacances. Au lieu de les passer à convoler avec celle qui ne serait jamais la mère de ses enfants, elle profiterait de chaque minute de tranquillité pour faire le point. Elle pouvait, à ce stade, laisser les choses en stand by. Elle saisirait cette occasion de tester leur questionnaire de satisfaction en direct et de visiter en prime cette ville sublime. Elle ne penserait pas à Emma. Et elle laisserait toutes les fenêtres de SON appartement ouvertes, histoire de se débarrasser de cette odeur d’huile de bronzage ridicule.

-Est-ce que vous avez besoin que je vienne vous chercher à l’aéroport ou à la gare ?

-Non, merci. Je viendrai en voiture, décida-t-elle de but en blanc.

Conduire lui avait toujours permis de faire le vide. Quand elle raccrocha, Gabrielle sourit. Rome l’attendait.

*

-Vous voulez que je vous aide, pour vos bagages ?

-Je n’ai que ce sac, merci.

-Je vois… Vous voyagez léger !

Gabrielle répondit d’un timide sourire. Un sourire qui lui fut rendu.

Déjà, la signora D’Alba tournait les talons et avançait dans l’allée d’agaves de la luxueuse villa. Gabrielle ne put s’empêcher d’observer son allure. L’italienne portait une simple paire de jeans et un T-shirt vaporeux, en mousseline blanche. Sa peau était dorée à point, même en ces prémices d’hiver, et ses cheveux détachés semblaient si légers qu’ils flottaient autour d’elle dans la lumière chaude de ce début de soirée. Des reflets fauves rehaussaient l’auburn de ses mèches aériennes. Elle sent bon, remarqua Gabrielle dans son sillage. A moins que ce ne soit le jardin.

Les allées, savamment entretenues, sillonnaient l’œuvre d’un bon paysagiste. Les plantes hivernales sublimaient la propriété. Au fond, une grande bâtisse toute blanche, visiblement d’un autre siècle mais magnifiquement bien conservée, s’érigeait derrière une petite fontaine aux sculptures finement taillées. Sur la gauche, une dépendance de taille tout à fait respectable et assortie par sa couleur et son architecture à la superbe villa, les accueillit à l’instant où les cloches d’une église voisine sonnaient 17h00.

Devant la grande porte de bois, de verre et de fer forgé, la signora D’Alba montra une grosse clé argentée à la jeune femme.

-Ici, vous vous servirez de cette clé-ci. Elle vaut à elle seule le prix de la porte, alors pitié, ne la perdez pas ! Cela dit, vu la taille, elle est difficile à égarer…

A nouveau, Gabrielle sourit et acquiesça. Elle trouvait sa nouvelle propriétaire tout à fait charmante… Sans doute une conséquence de son récent célibat.

Quand elles pénétrèrent dans le petit appartement, la jeune femme laissa courir ses yeux d’un bout à l’autre de la pièce. Deux immenses fenêtres emmagasinaient les derniers rayons d’un soleil rougeoyant derrière les immeubles voisins. Au centre, sur le parquet vieux mais magnifiquement entretenu, un tapis de facture orientale et de belle qualité habillait la pièce, en harmonie avec les rideaux d’une teinte naturelle et rassurante. Le plafond était haut, très haut. La pièce ressemblait alors à un énorme cube. Les murs étaient savamment décorés par des lithographies superbes, ainsi qu’une aquarelle immense représentant la ville à son plus grand avantage. L’atmosphère respirait le bien-être et le jasmin.

Instantanément, Gabrielle se sentit à son aise. Elle s’intéressa peu au canapé qui paraissait pourtant très confortable, passa brièvement sur les divers éléments de cuisine, éluda le meuble télé et son regard se posa à nouveau sur sa propriétaire.  Celle-ci l’observait attentivement. Visiblement, le sourire satisfait de Gabrielle comblait la belle italienne.

-Derrière cette porte, vous avez la salle de bain et les toilettes, précisa-t-elle.

La jeune femme jeta un œil dans la belle pièce d’eau. L’éclairage mettait en valeur les nuances de la pierre chaude qui revêtait les murs et le sol. La robinetterie étincelait. Gabrielle s’imaginait déjà délassant son corps de cette longue journée de voyage sous l’eau brûlante de la douche. Elle en rêvait.

Puis elle inspecta l’immense chambre à coucher qui ne détonait pas dans le bon goût ambiant. Elle tiqua sur la reproduction grandeur nature du « couple lesbien amoureux » d’Egon Schiele, qui trônait au dessus du lit. Elle ne s’attarda pas sur le petit pincement dans sa poitrine mais elle ne put s’empêcher une remarque :

-Je ne sais pas si nos couples gays l’apprécieront autant que moi !

-Oh, ne vous inquiétez pas, j’ai également un autoportrait nu, de 1916… Je n’ai qu’à adapter le décor en fonction des locataires… C’est possible, grâce à OverTheRainbow, non ?

Devant le sourire victorieux de son hôtesse, Gabrielle capitula.

-Je vois… vous pensez à tout !

-J’essaie.

La modestie était ouvertement feinte, mais la chaleur du regard de la belle italienne ne l’était pas. La jeune femme se sentit bouillir tout à coup. Elle détourna son regard que les grands yeux noirs de son interlocutrice avaient capturé et referma la porte de cette chambre engageante.

-Vous trouverez le code wifi et tout un tas d’informations sur les transports en commun ou les différents sites et monuments à visiter. Rome est une ville magnifique, et je ne dis pas cela parce que c’est la mienne !

-J’en suis certaine.

-Voilà, vous êtes chez vous pour dix jours. L’appartement vous convient-il ? s’enquit la signora D’Alba.

-Il est parfait, répondit Gabrielle. Merci beaucoup madame…

-Appelez-moi Luce, je vous en prie.

-Luce ? C’est un diminutif ?

Devant le sourire et le mouvement de négation de la belle italienne, Gabrielle continua, confuse :

-Lumière ? C’est bien le mot pour « Lumière » en italien, non ? Vous vous appelez « Lumière de l’aube » ?

-Que voulez-vous… Mes parents sont des allumés !

Elles rirent. Luce se félicita intérieurement d’arriver à faire rire son hôte. La jeune femme avait un sourire absolument merveilleux, pourtant, elle semblait presque grave. Depuis qu’elle était sortie de cette surprenante voiture, un coupé Opel jaune canari, Gabrielle l’intriguait.

Elle était mignonne. Pas de ces beautés fatales qui semblent platement sortir de pages de magazines, pas de ces belles plantes sauvages mais entretenues dont elle-même pouvait faire partie. Non, ce qui attirait chez Gabrielle, outre sa jolie frimousse et sa petite fossette au menton, c’était son regard ébloui sur le monde.

La jeune femme exhalait la candeur. Jamais Luce ne pourrait oublier le regard de Gabrielle la première fois qu’il s’était posé sur elle. Ses yeux l’avaient scrutée avec surprise, envie et innocence. Ils révélaient, malgré eux, ce que la façade sociale de la jeune femme dissimulait.

Ce regard promettait de la hanter pendant des jours ! Elle ne put s’empêcher de penser qu’elle adorerait lui servir de guide. Ce serait délicieux de la voir s’émerveiller sur les splendeurs de la Rome monumentale. De plus, cela lui permettrait sans doute de conserver une bonne opinion de la Villa Monteverde, cela leur serait donc bénéfique à toutes les deux.

Comme le moment de prendre congé était venu, Luce osa :

-Gabrielle… Je peux vous appeler Gabrielle, n’est-ce pas ?

-Bien sûr !

-J’adore ce prénom.

-Il faut croire que mes parents sont plus… Traditionnels ! Du moins, dans le choix du prénom…

La belle italienne sourit et poursuivit :

-Je n’ai pas l’occasion de le faire pour tous mes locataires mais, ayant moi aussi quelques jours devant moi, je peux vous proposer de vous faire visiter une partie de la ville, si vous le voulez…

-Oh ! C’est adorable, s’exclama Gabrielle que la perspective enchantait. Dites-moi quand cela vous convient, moi je n’ai rien de mieux à faire !

-Demain soir, c’est Noël. Je serai prise dans les préparatifs dès 16h, mais si vous êtes une lève-tôt…

-« Dormir, c’est du temps perdu », disait Piaf ! répliqua la jeune femme du tac-au-tac.

-Très bien, alors je vous dis à demain matin. Vers huit heures ?

-Huit heures, demain, le rendez-vous est pris !

-Bien, reprit Luce, ravie. Maintenant, je vous laisse, vous devez être épuisée.

-J’avoue que je prendrais volontiers une bonne douche bien chaude, concéda la jeune femme.

Luce tressaillit à l’image qui venait de s’imposer sur son écran mental : le corps nu et voluptueux de la jeune femme ruisselant sous les jets ardents de la petite salle d’eau… Elle en eut des vapeurs. Décidément, cette petite lui faisait de l’effet ! Elle se reprit néanmoins et poursuivit aussi sobrement que possible :

-Alors bonne nuit, Gabrielle. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas. Vous avez mon numéro et… j’habite la porte à côté, le bâtiment principal.

-Ah ! C’est pratique ça ! Bonne nuit, Luce.

Avant de refermer la porte sur son hôtesse, Gabrielle ajouta :

-Il vous va très bien… votre prénom.

L’italienne se contenta de sourire… et de rosir en s’effaçant sur le palier. Ses pas faisaient crisser le gravier de l’allée éclairée. Une minute plus tard, elle refermait la porte de la Villa Monteverde, le sourire toujours accroché aux lèvres.

*

            Le lendemain matin, Gabrielle fut réveillée par une voix magnifique mais lointaine : quelqu’un devait vraisemblablement écouter quelque chant religieux dans le voisinage. Elle distinguait clairement les hosannas d’un chœur et se surprit à se laisser entraîner par la voix claire et charnue qui menait les couplets. Pendant une seconde, elle se demanda si la belle Luce était la mélomane en question. Il n’y avait pas tant de voisins aux alentours…

Il n’était guère plus de sept heures, elle avait donc le temps de prendre un bon café avant de se préparer. La cafetière trônait sur l’îlot de la cuisine. Dans un petit panier d’osier, juste à côté, la jeune femme trouva une multitude de dosettes différentes. Elle salua la prévenance de son hôtesse en enclenchant la première capsule qu’elle attrapa et inhala les premiers effluves de son nectar matinal. Elle ne put s’empêcher d’exploser de rire en constatant que la machine, réglée « à l’italienne », lui avait livré l’équivalent d’une cuillère à soupe de liquide dans le mug qu’elle avait choisi par habitude.

A Rome, fais comme les romains ! Elle avala d’une seule gorgée et avec une grimace excessive le contenu de son mug en écoutant la voix lointaine entonner un émouvant « Santa Lucia ». Pendant une seconde, elle se laissa aller à penser à Emma. Comment auraient-elles passé ces vacances ensemble ? Elles auraient certainement étrenné le lit avant de parcourir la ville au rythme effréné que la jeune femme imposait systématiquement à Gabrielle lors de leurs escapades. Sans penser au nœud que leurs hypothétiques ébats avait éveillé dans ses tripes, Gabrielle décida qu’avec Luce, elle saurait profiter pleinement de la cité antique.

Elle repensa à la réaction de sa mère lorsque, la veille, elle lui avait annoncé sa séparation : « C’est un bélier, ça ne pouvait pas marcher, de toute façon, il n’y a pas plus borné et instable que ces bêtes-là ! ».

Gabrielle n’avait jamais été très proche de sa mère, ni de son père. Fille unique de parents abracadabrants, elle avait grandi dans la honte qu’ils lui infligeaient et s’était éloignée aussi vite que possible de ce couple qu’elle jugeait irrationnel et immature, limite dangereux. Jamais elle n’avait pu les considérer comme un modèle, ou s’appuyer sur eux. Toutefois, ces dernières années, elle avait décidé de ne pas les juger trop catégoriquement. Tout imparfaits qu’ils étaient, ils lui avaient donné la vie. On ne choisit pas sa famille, et même si les liens qu’elle entretenait avec eux à ce jour étaient superficiels et tendus, elle ne pouvait se résoudre à couper les ponts définitivement.

Gabrielle s’approcha de la fenêtre et s’étira. Dehors, le ciel était lourd. Le rouge du soleil levant déclinait ses nuances sans orage, sans bourrasque, si bien qu’on n’en retenait que la lumière, paradoxale, éblouissante. La jeune femme décida que la journée serait belle.

Elle passa un temps certain à choisir une tenue assez confortable pour marcher pendant des heures, mais suffisamment seyante pour ne pas repousser sa guide. Il lui avait bien semblé que l’italienne n’était pas indifférente à sa modeste personne, mais elle était loin d’en être certaine. Elle n’avait jamais été douée pour cela. Flirter, séduire, accrocher… Elle n’était pas équipée pour cela ! Luce, en revanche…

Gabrielle convoqua les traits radieux de son hôtesse. Elle soupira au souvenir de son sourire, de l’éclat sombre de son regard, de son teint impeccable sur cette peau que les années semblaient épargner. Son allure et son assurance auraient pu être le signe d’une certaine maturité, toutefois, Gabrielle n’avait pu déceler que quelques rides d’expression sur son visage.

Curieuse, elle consulta le prototype de fiche virtuelle que la signora D’Alba avait dû remplir pour s’inscrire sur OverTheRainbow. Luce D’Alba – littéralement « Lumière de l’aube » ! – 36 ans, célibataire sans enfant, responsable de la Villa Monteverde qui appartenait à Mario et Rosa D’Alba, respectivement 60 et 58 ans dont l’adresse évoquait un autre quartier de Rome.

Comme la jeune femme s’apprêtait à rentrer plus en détail dans le descriptif de la propriété que Luce avait sans doute rédigé elle-même, elle fut interrompue par quelques coups brefs à la porte.

Le sourire de Luce la cueillit sur le perron. La belle italienne l’attendait, superbe dans sa paire de jeans et sa parka crème. Chacune de ses mains tenait un casque rouge pétant, qui laissait présager une journée pétaradante.

-Vous êtes prête ?

-Je prends ma veste et je vous suis.

Gabrielle fut saisie par le froid piquant du matin. Elle suivit son hôtesse dans l’allée encore humide de cette nuit de décembre. Le ciel s’éclairait un peu. Par endroit, le soleil hivernal perçait à travers les nuages. La jeune femme le voyait caresser de ses rayons les toits de la ville. Celle-ci paraissait engourdie dans le calme de la propriété des D’Alba. Pourtant, en arrivant aux grilles de la Villa Monteverde, Gabrielle constata qu’au dehors, l’agitation battait son plein.

-C’est l’heure de pointe, expliqua Luce, sans parler de la cohue des courses de Noël… C’est pourquoi j’ai sorti la Vespa !

Fièrement, elle désignait le scooter écarlate qui les attendait devant le portail. Elle tendit un casque à Gabrielle. A l’intérieur, celle-ci trouva une paire de gants et une écharpe de laine aussi rouges que leur emblématique véhicule.

-Couvrez-vous bien, Gabrielle. En cette saison, le froid vous fait pleurer. Il s’infiltre partout !

-Oui chef !

La jeune femme imita sa guide, qui enfilait une paire de gants de cuir assortie à sa veste. Elle aida Gabrielle à s’envelopper dans la grande écharpe, qu’elle lui noua sous le cou, remontant la fermeture éclair de son blouson pour parer le moindre courant d’air. Luce se montrait maternelle dans ses gestes, mais lorsque son regard croisa celui de la jeune femme, qui dépassait à peine du bandeau de laine, il s’enflamma. Elle était irrésistible, ainsi accoutrée. D’un doigt ganté, elle ramena une mèche de cheveux derrière son oreille avant de lui proposer, dans un sourire meurtrier, le casque assorti à l’ensemble.

-Au point où j’en suis, pouffa Gabrielle en haussant les épaules.

-Croyez-moi, c’est nécessaire, raisonna Luce en ajustant le couvre-chef incarnat.

Sans quitter le regard innocent de celle qui se soumettait sagement à cette séance d’habillage, l’italienne ne put s’empêcher de se demander si la jeune femme se montrerait aussi docile si elle décidait de la dévêtir… Une onde de désir se fit sentir dans son bas-ventre et se répandit chaleureusement par vagues tranquilles dans chacun de ses membres. Elle sourit de sa propre faiblesse.

Gabrielle voulut se défendre de cette taquinerie manifeste :

-Allez-y, moquez-vous… Je me vengerai.

-Jamais je n’oserai me moquer, lui souffla-t-elle à l’oreille. Je vous trouvais simplement exquise.

Luce se retourna aussitôt pour éviter de rosir sous le regard interloqué de la française. Gabrielle se racla la gorge et attendit que Luce s’installe sur la Vespa pour oser s’approcher. A la simple idée de monter derrière elle, de sentir son corps contre le sien, Gabrielle fut parcourue par un étrange frisson. Elle ne pouvait décemment pas fondre pour cette beauté-là ! Elle n’était pas de taille… Et puis il y avait Emma…

Non, Emma n’était plus là. Emma l’avait quittée. Emma ne méritait pas une période de deuil. Emma n’avait jamais existé. Le scooter démarra dans un nuage de buée blanche.

La jeune femme enjamba la selle de cuir de la guêpe motorisée et resserra ses cuisses autour de celles de sa guide affolante. Luce tressaillit en sentant les mains de Gabrielle se poser sur ses hanches. Elle avait conscience de la chaleur de son bassin contre ses fesses, de ses jambes contre les siennes. Elle démarra un peu trop brutalement, perturbée par cet émoi qu’elle avait pourtant provoqué. Par réflexe, la pression des mains de la passagère se fit presque douloureuse, et sa poitrine vint s’écraser contre le dos rassurant de la conductrice. Luce manqua de lâcher le guidon, tant la sensation la bouleversa.

Elle prit une profonde respiration, posa un pied à terre, se saisit des mains de Gabrielle qu’elle noua sous sa poitrine maintenant un maximum de contact entre elles, et s’engouffra dans la circulation dense de cette matinée de fête, fébrile et euphorique. Derrière, la jeune française sentait son cœur battre jusque dans ses orteils. En quelques secondes, elle s’abandonna complètement contre la pilote, grisée par la vitesse et le froid, et par cette curieuse excitation qu’elle refusait de brider. Rome promettait de dépasser ses plus folles espérances !

*

            Il était près de treize heures quand elles arrêtèrent la Vespa devant « La tavola di Gigi ». Selon Luce, ce serait un souvenir culinaire inoubliable pour son hôte. Gabrielle fut surprise de pénétrer dans un petit restaurant familial à la décoration pittoresque et aux senteurs prometteuses. Sa guide était une femme d’un certain standing. La voir dans ce genre d’endroit lui paraissait totalement décalé. Pourtant, à peine la porte franchie, un homme d’une cinquantaine d’années fondit sur elles et prit sa compatriote dans ses bras. Gabrielle était familière de l’exubérance des italiens, mais leur étreinte était empreinte de sincérité. Luce lui présenta le fameux Luigi, propriétaire du lieu et Gigi se fit fort de leur trouver un coin tranquille.

Ce ne fut pas chose aisée. Le restaurant était bondé : à droite, à gauche, au fond et même en terrasse, les tables vibraient de conversations toutes plus animées les unes que les autres. On agitait les bras, on riait aux éclats, on criait sans raison apparente, juste pour se faire entendre par-dessus le brouhaha infernal, typique de cette culture méditerranéenne si… vivante.

Finalement, Gigi décida de précipiter le départ d’un couple de jeunes tourtereaux qui semblaient indécis. En quelques secondes, la table fut débarrassée et dressée de nouveau. Luce et Gabrielle s’installèrent confortablement. Grâce à la belle italienne qui décrivit patiemment le contenu des plats les plus incontournables, elles commandèrent rapidement et le prévenant restaurateur s’effaça discrètement. Une fois seules, la rumeur ambiante les rassurait. Elles se regardèrent pudiquement.

Elles avaient écumé les pavés romains toute la matinée et Luce avait pris son rôle de guide à cœur. Elle s’était évertuée à fournir des informations précieuses à la jeune femme sur chacun des points touristiques approchés. Gabrielle s’était émerveillée devant le colossal monument de Vittorio Emanuele II, le Palatin et le Colisée. Elle avait beau les avoir déjà vu maintes fois en photo, se trouver face à ces chefs-d’œuvre architecturaux l’avait laissée sans voix. Luce, de son côté, s’était repue du visage ébahi de son ouaille. Elle ne se lassait pas de la candeur de son regard, de son enthousiasme débordant à la vue de chaque fontaine, statue, colonne, église qui jalonnait sa ville. L’exaltation de Gabrielle était contagieuse. Elle-même se surprenait à s’emballer d’un commentaire à l’autre. Cette visite matinale avait creusé leurs appétits, tous leurs appétits.

Leurs regards s’étaient dits ce que leurs mots prenaient soin de retenir, leurs frôlements, leurs contacts fortuits avaient avoué le désir, promis des caresses, engagé un débat sensuel qui aurait achevé de faire disparaître la banquise. Pourtant, ce ballet se figea, l’espace d’un instant, dans ce petit restaurant familial.

Luce hésitait. Elle mourait d’envie de saisir la main délestée de son gant rouge que Gabrielle avait abandonné nonchalamment sur la table. Elle se contint, toutefois. L’italienne se souvenait fort bien que lors de la réservation de la dépendance de la Villa, la jeune femme avait annoncé deux personnes. Cette hypothétique compagne l’agaçait passablement : à chaque sourire de la petite française, l’éventualité d’une autre qui la rendrait indisponible la torturait un peu plus.

Consciente que l’une des deux devait engager la conversation, Luce prit les devants :

-Alors ? Est-ce que je peux supposer que les trois mille photos que vous avez prises en quelques heures impliquent que vous appréciez ma ville ?

-Vous pouvez le supposer, confirma Gabrielle, soulagée que son interlocutrice se lance en terrain neutre. Je sais que nous sommes loin d’avoir tout vu, mais je crois que je peux d’ores et déjà dire que Rome est spectaculaire ! Je ne saurai dire ce que j’ai préféré pour l’instant. C’est…

La jeune femme ne put s’empêcher de plonger à nouveau son regard dans celui de la belle italienne. Luce, elle, n’arrivait pas à détacher ses yeux des lèvres de Gabrielle qui s’en aperçut.

-A couper le souffle…, termina-t-elle dans un murmure.

-Je le pense aussi, renchérit Luce distraite.

Elle réalisa soudain que Gabrielle la fixait. Elle rougit sévèrement, reportant son regard sur ses propres mains, croisées sur la table.

-Vous êtes une guide efficace, tenta timidement la française. Est-ce que je peux ajouter « visite guidée proposée par l’hôtesse de maison » à votre profil sur OverTheRainbow ? Ce serait indéniablement un plus !

-Je ne le fais pas pour n’importe qui, avança l’italienne. Enfin… je veux dire, je n’aurai sans doute pas le temps de le faire pour tout le monde, se reprit-elle précipitamment. Là, ce sont les vacances…

-J’ai de la chance, alors, d’être venue pendant les fêtes, répliqua la jeune femme.

Sans oser la regarder dans les yeux, Luce saisit une occasion d’en savoir plus :

-Est-ce qu’on vous rejoint pour la fête ce soir ? Vous aviez réservé pour deux, je crois. Si vous avez besoin d’une bonne adresse pour…

-Non, je serai seule, la coupa-t-elle.

Luce lutta pour ne pas montrer son soulagement. Elle évitait toujours de croiser le regard de Gabrielle. Soudain, elle se rendit compte de ce que cela impliquait. Elle réagit d’un ton accusateur :

-Mais… Ça veut dire que vous comptez passer Noël toute seule ?

-Je n’ai jamais vraiment fêté Noël, se défendit la jeune femme.

Une seconde, elle pensa évoquer les tristement ridicules célébrations païennes que ses parents s’entêtaient à perpétrer pour les fêtes, son aversion pour ces pratiques absurdes, son adhésion indéfectible à un athéisme rationnel, mais elle s’abstint. Elle scruta le visage expressif de la belle italienne qui semblait réfléchir à toute vitesse.

-Il est hors de question que quelqu’un passe Noël seul sous mon toit, assena résolument cette dernière. Laissez-moi une minute, j’ai un coup de fil à passer.

Comme Gabrielle protestait, Luce se leva, portant déjà son téléphone à son oreille. En quelques enjambées, elle était dehors et, impuissante, la jeune femme l’observa qui remuait ses lèvres et son bras libre. Gabrielle se sentait horriblement gênée. Jamais elle n’aurait voulu s’imposer à qui que ce soit, même si elle appréciait tout particulièrement la compagnie de Luce et qu’elle aurait été ravie de veiller bien des soirs auprès d’elle…

Mortifiée, elle attendit son retour. Il ne fallut pas deux minutes à Luce pour la rejoindre.

-Voilà, c’est arrangé. Vous êtes avec nous ce soir, et c’est non négociable, affirma-t-elle.

-Mais je ne peux pas m’inviter comme ça, Luce, je vous assure, je…

-Maintenant, si vous ne venez pas, vous vexerez ma mère. À mort. Vous ne voudriez pas vexez ma mère, dites ?

Gabrielle se tut. Luce avait gagné et elle le savait. Son sourire victorieux aurait achevé de convaincre Woody Allen d’accomplir les douze travaux d’Hercule les yeux bandés. Même si elle envisageait ce Noël en immersion familiale comme une épreuve, elle décida que sa guide méritait largement qu’elle relevât le défi. Elle se contenta donc de poser des questions sur les D’Alba, histoire de se faire à la généalogie de la belle brune.

Luce la renseigna patiemment et Gabrielle ne put s’empêcher de remarquer que lorsqu’elle parlait de ses parents, l’italienne adoptait un ton particulièrement bienveillant, même si elle n’épargnait pas les anecdotes honteuses et les remarques burlesques sur les uns et les autres. La jeune femme admira le rayonnement qui émanait de son interlocutrice pendant que celle-ci détaillait les défauts et les qualités de ses proches. Elle était véritablement lumineuse.

Quand Luigi apporta les plats, elles y firent honneur et se régalèrent tout en entretenant une conversation à la fois légère et personnelle. Ayant appris que la soirée se déroulerait chez les D’Alba, et non à la résidence Monteverde, Gabrielle insista pour passer au moins chez un fleuriste.

Il était près de quinze heures quand elles sortirent du restaurant. D’un commun accord, elles rentrèrent à la villa. Elles avaient convenu de passer récupérer des affaires et d’aller directement chez les parents de Luce qui les attendaient pour confectionner une partie du repas. « Chez nous, la cuisine est une affaire de famille, surtout le soir de Noël », avait professé l’italienne. Elles se changeraient sur place, le moment venu. Elles pourraient même se doucher là-bas, avait-elle précisé dans un intervalle ambigu.

-Rejoignez-moi à la villa quand vous serez prête, lança Luce en déposant la jeune femme devant la dépendance. Nous prendrons la voiture, ce soir.

Gabrielle la regarda s’éloigner, pensive. Elle était captivée par l’assurance et la prestance de l’italienne. Elle était consciente qu’elle ne savait pas vraiment où elle mettait les pieds, ni même si elle était prête pour se lancer à la conquête d’une femme de son envergure… Sa rupture, trop récente pour être entièrement ignorée, lui laissait un goût amer de déception. Si la jeune femme avait déjà accumulé suffisamment d’expériences désastreuses pour ne pas se laisser anéantir par une nouvelle défaite, elle se surprit à redouter une autre éventualité : et si elle-même devait être une déception pour la radieuse Luce ?

L’estomac noué, Gabrielle referma la porte.

 

Chapitre 2 ici

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