5381 février | 2017 | B.U.L.L.E.

La bannière doit faire 1005 x 239 pixels

B.U.L.L.E.
Blog Univoque d'une Lesbienne Libre et Egale (à elle-même)
Des seins ! Des seins ! Encore des seins !!! | histoire érotique lesbienne | Nouvelle érotique lesbienne | photo | Plaisir d'écrire | y'a que ça de vrai ! | 20.02.2017 - 00 h 42 | 5 COMMENTAIRES
Rome en solo (Chapitre 4)

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

 

Luce avait regardé malgré elle. A l’expression refroidie de Gabrielle, l’italienne devina que la « Emma » en question venait d’interrompre, pour une durée indéterminée, les folies qu’elles s’apprêtaient à commettre. La jeune femme semblait indécise. Elle fixait l’écran mais son esprit était ailleurs. Les vibrations cessèrent sans qu’elle répondît.

Quand elle reporta son attention sur Luce, elle constata son inquiétude.

– Ce n’est rien, la rassura-t-elle. Elle laissera un message si c’est important.

– Emma, c’est votre…

– Mon ex-compagne, oui.

Toujours à califourchon sur la brune, Gabrielle plongea son regard dans le sien, tentant de la réconforter dans un sourire. Mais l’italienne rajouta d’une petite voix :

– Celle avec qui tu aurais dû venir, non ?

– Oui, avoua la française à contrecœur. Mais elle m’a quittée. Elle est partie et je ne…

La jeune femme n’eut pas le temps de terminer sa phrase : son téléphone vibrait à nouveau. Gabrielle était sur le point de raccrocher, énervée par l’insistance inopportune d’Emma, mais Luce la repoussa, délicatement mais fermement. Elle se releva et s’éloigna promptement.

– Visiblement, c’est important. Réponds-lui. Nous nous verrons peut-être plus tard, jeta l’italienne avant de disparaître derrière la porte d’entrée.

La française demeura interdite. Que signifiait ce départ précipité ? Pourquoi diable Luce avait paru si mal à l’aise ? Elle aurait pu répondre devant elle ou tout simplement ne pas répondre du tout, mais en aucun cas Gabrielle n’avait voulu la voir partir ainsi. Contrariée, elle décrocha sèchement en regardant par la fenêtre la belle brune qui fuyait d’un pas pressé.

A l’autre bout du fil, elle entendait des crépitements et une voix lointaine qu’elle reconnut à peine :

– Allô Gab ?

– Oui.

– C’est moi.

– Je sais. Que veux-tu Emma ? demanda la jeune femme d’un ton cassant.

Les grésillements couvrirent un silence gêné.

– Je suis désolée de te déranger avec ça, Gab, mais j’ai un petit problème.

Devant le mutisme irrité de son interlocutrice, Emma poursuivit :

– Nous nous sommes fait voler toutes nos affaires à Arequipa. Probablement le guide car nous ne l’avons pas revu depuis. La police ne peut pas faire grand chose. Ils nous conseillent de contacter nos assurances mais tous mes numéros étaient dans mon sac. J’aurais dû les enregistrer mais…

Sa voix était hachurée mais Gabrielle percevait néanmoins sa fatigue.

– Nous sommes à court d’espèces et je n’ai plus de carte. Je dois faire opposition mais je ne sais pas comment faire.

– Nous ? demanda la jeune femme que ce pronom mortifiait bien au-delà de la détresse de son ex-compagne.

Emma laissa un blanc avant de renchérir :

– Gab, s’il te plaît…

Gabrielle était outrée : non contente d’interrompre sa vie dans un instant fatidique, de la déranger pour lui réclamer de l’aide alors qu’elle l’avait elle-même abandonnée, Emma lui demandait maintenant de ne pas lui faire une scène ?

– Pourrais-tu retrouver le numéro du Crédit Lyonnais, je dois parler à ma conseillère… une Mme Valentin, je crois, son numéro est sur le frigo. Et éventuellement de m’envoyer un peu d’argent par mandat cash, je te rembourserai bien sûr…

A l’autre bout du fil, Emma parlait encore, mais pour Gabrielle, c’en fut trop.

– Emma, la coupa-t-elle sèchement. Je ne suis pas à la maison. Je ne suis même pas en France. Et il est hors de question que je…

– Pas en France ? l’arrêta-t-elle. Gab, ne me dis pas que tu es allée toute seule à Rome…

– Où je suis et avec qui, cela ne te regarde pas. Quant au pétrin dans lequel tu t’es mise, trouve une autre solution pour t’en sortir : je ne suis plus ta solution. Plus jamais. Et ne m’appelle plus. Plus jamais.

Gabrielle raccrocha sans écouter les protestations de son ex-compagne. Elle était tellement en colère qu’elle n’arrivait même pas à culpabiliser de l’avoir laissée dans une situation délicate. Elle respira profondément et se rassit sur la chaise que Luce avait quittée. Elle était encore chaude. Malgré son agacement, la jeune femme ne put s’empêcher de penser à l’italienne. Celle-ci était femme, adulte, responsable et accomplie. Emma lui donnait l’impression de ne pas être sortie de l’adolescence : totalement égocentrée, toujours en quête de sensations fortes, de nouveautés, incapable de faire face aux réalités de la vie, dépendante de la rationalité des autres dans son quotidien. La comparaison fit retomber la colère de la française. Comment avait-elle pu envisager une relation sérieuse avec une personne pareille ?

Gabrielle refusa de se perdre dans un questionnement stérile. Emma ne ferait plus du tout partie de sa vie, désormais. Luce, par contre…

La jeune femme avait été embarrassée de son départ précipité. Elles étaient si proches, si intimes, et la seconde d’après si distantes ! La brune incandescente lui avait paru si froide, tout à coup… Elle n’avait même pas eu le temps de lui expliquer… Il n’avait fallu que deux jours à Luce pour envahir ses pensées, ses rêves, sa vie. Jamais elle n’avait été si complice avec qui que ce fût. Pourtant, jamais elle n’avait à ce point craint de ne pas être digne de quelqu’un. Elles n’évoluaient pas dans les mêmes sphères et la française se trouvait insignifiante à côté d’elle. Mais à aucun moment, Luce n’avait semblé s’en soucier et Gabrielle s’était tout de suite sentie à l’aise et intégrée dans cet univers étranger.

Non, elle ne pouvait pas laisser s’installer le moindre malentendu entre elles. Il fallait qu’elle aille la retrouver, qu’elle lui parle, qu’elle la touche encore. Son corps vibrait toujours de son désir pour elle. Décidée, elle enfila une veste en hâte et sortit en prenant soin de laisser son téléphone derrière elle.

 

*

 

Elle donna trois grands coups de heurtoir contre la lourde porte de la résidence principale. Elle entendait quelques notes de musique qui descendaient de l’étage. Comme personne ne lui répondit, elle entra timidement.

Le hall était imposant et couvert de marbre du sol aux piliers. Les escaliers, taillés dans la même pierre nervurée, s’élevaient devant elle. Elle s’apprêtait à appeler l’italienne quand elle reconnut sa voix qui en doublait une autre en accompagnant la musique. Elle n’eut aucun mal à identifier à nouveau Patricia Kaas, mais cette fois-ci, la brune proposait un duo étrange et douloureux : « Je voudrais la connaître… savoir comment elle est… Est-elle ou non bien faite ? Est-elle jolie, je voudrais… »

Gabrielle s’aventura dans les escaliers. Elle montait les marches au rythme de la chanson. Elle n’en perdait pas une note, pas un mot : « … Oh je voudrais la voir… Longtemps, la regarder… Connaître son histoire… Et son décor et son passé ». La française s’approcha de la porte entrebâillée d’où provenait la musique. Elle osa jeter un œil par l’entrouverture en retenant sa respiration. Luce chantait encore d’un timbre grave et râpeux : « C’est étrange peut-être… Cette curiosité… Voir enfin pour admettre et pour ne plus imaginer ».

La jeune femme identifia la chambre de l’italienne. La pièce était vide et une lumière vive ainsi qu’un nuage de vapeur s’échappaient d’une porte ouverte, au fond. Gabrielle comprit que Luce sortait de la douche. Elle sentit son corps réagir à l’image préconçue de la belle brune, nue. Ses seins se durcirent instantanément et une vague de chaleur humide se propagea entre ses cuisses. Son cœur s’emballa. Elle devait se signaler… Elle ne pouvait pas rester là, en voyeuse indiscrète.

La voix de Luce se rapprocha : « Oh je voudrais comprendre… Même si ça me casse… ». L’italienne fit son apparition dans la chambre. Son corps mat, perlé de gouttelettes translucides, était enveloppé dans une grande serviette blanche. Le cœur de Gabrielle manqua quelques battements. « Puisqu’elle a su te prendre… » : Luce affichait un visage triste… Si triste ! La jeune femme en fut toute chavirée. Comment Luce pouvait-elle penser qu’un simple coup de fil remettrait tout en question ? Pourquoi avait-elle pris cela tellement à cœur ? Pourquoi une réaction aussi violente ?

La voix de l’italienne se déchira sur un dernier vers « … Puisqu’elle a pris ma place ». Cette fois, Gabrielle ne résista pas. Elle poussa la porte en criant presque :

– Elle n’a pas pris ta place, c’est toi qui as pris la sienne.

Luce sursauta. Instinctivement, elle croisa ses mains sur sa poitrine pour maintenir la serviette en place. Elle regarda Gabrielle comme une biche prise dans les phares d’une voiture. Comme elle demeurait coite, le visage toujours inquiet, la jeune femme s’avança, coupa la chique à Patricia Kaas et se reprit :

– Non, en fait, tu n’as pas pris sa place. Elle n’avait pas de vraie place, elle n’en a jamais voulue. Toi, tu occupes toute la place.

L’italienne écarquilla les yeux de plus belle. Gabrielle poursuivit :

– Je suis désolée d’être rentrée comme ça… Je ne voulais pas te faire peur, mais avec la musique, tu ne m’entendais pas. J’ai frappé et je t’ai entendue… et je suis montée… et je t’ai vue.

Luce esquissa un geste désinvolte de la main, comme pour signifier que ça n’était pas le problème. Devant son mutisme entretenu, la française continua :

– Je voulais venir te parler, tout de suite. Je ne sais pas pourquoi tu es partie. Je ne voulais pas que tu partes. Je voulais que tu restes. Je ne voulais pas lui parler. Je voulais te parler, être avec toi… et ne plus parler. Je voulais que nous fassions l’amour, encore et encore. Je voulais…

Gabrielle rougit. Elle était confuse. Elle n’avait pas envisagé de déballer tout cela de cette manière. Elle se sentait maladroite et craignait que sa logorrhée ne rebutât définitivement cette femme fatale. Luce s’assit sur le rebord de son lit. Elle ne quittait pas des yeux la jeune femme qui ne savait plus où se mettre.

L’italienne lui fit signe d’approcher. Incertaine, elle avança lentement, le regard plongé dans les orbes noirs de la belle brune. Quand elle arriva à sa hauteur, Luce libéra lascivement son corps du coton immaculé. La serviette glissa lourdement à leurs pieds.

Les chairs de Gabrielle s’embrasèrent. Spontanément, sa peau voulut adhérer à celle de Luce, mais, si elle était plus que consciente de sa nudité, elle n’osa pas la regarder.

Alors, Luce parcourut la distance qui les séparait.

 

*

 

La chambre était plongée dans une semi-obscurité feutrée. De lourds rideaux aux teintes naturelles étouffaient les rayons discrets du soleil hivernal. L’éclairage artificiel de la salle de bain adjacente, que personne n’avait pensé à éteindre, découpait la pièce : entre deux zones opaques, un rai lumineux projetait les ombres des deux femmes sur le lit. Elles se faisaient face et l’une avançait vers l’autre, immobile. Quand les seins nus effleurèrent la poitrine endolorie de la blonde, les corps s’éveillèrent. Dans un élan empreint de délicatesse, elles s’insinuèrent l’une contre l’autre, en multipliant les caresses. Pendant plusieurs secondes, elles embrassèrent à tour de rôles les contours de leur visage.

Quand leurs lèvres se retrouvèrent, Luce encouragea la jeune femme à se défaire de sa veste. Pour la seconde fois en moins d’une heure, la jeune femme déboutonna à nouveau sa chemise qui alla rejoindre la serviette, par terre. L’italienne glissa ses mains brûlantes sous le marcel provocant. Elle remonta jusqu’à emprisonner les petits seins de Gabrielle entre ses doigts. Celle-ci retint un gémissement le temps de retirer le vêtement inutile. Les mains de Luce glissaient sur son corps, elles en attisaient chaque parcelle et quand elles descendirent le long de ses reins, la jeune femme se cambra. L’italienne glissa sous le jean et le boxer de Gabrielle pour se poser sur le relief rebondi de ses fesses.

Incapable d’attendre plus longtemps, la blonde dégrafa sa ceinture et se débarrassa dans un même mouvement, de son jean et de son sous-vêtement. A armes égales, les deux femmes s’observèrent. Chacune scrutait l’autre, à la fois comblée et affamée. Du bout de leurs doigts, elles exploraient ce que leurs yeux taisaient. Plus elles en découvraient sur l’autre, plus elles en demandaient. Leur appétit se fit urgence, nécessité, fureur. Elles s’embrassèrent dans une étreinte qui ne supportait plus la verticalité.

Concentrées sur leurs sensations et leurs réactions, elles trouvèrent le refuge moelleux du lit de l’italienne. Gabrielle s’y étendit, accueillant le corps chaud et satiné de Luce contre le sien. Ce contact plénier les fit trembler de plus belle. La brune plongea son visage dans la peau douce et parfumée du cou de la française. Elle y fit courir ses lèvres, prospectant salières et clavicules de ses baisers délicats. Comme Gabrielle laissait vagabonder ses doigts sur le dos et les flancs vulnérables de son amante, celle-ci attrapa ses poignets et les immobilisa d’une main ferme au-dessus de sa tête. L’italienne lança un regard aigu à son otage avant de poursuivre le petit jeu lascif de ses lèvres. Quand elle l’embrassa sous les aisselles, la jeune femme frémit mais ne rit pas. Elle devinait que Luce ne s’y attarderait pas. Elle n’aurait pas à la supplier pour être satisfaite. Gabrielle le savait. Et cette certitude lui donnait le vertige.

Quand la bouche de Luce se referma sur son téton, la jeune femme réagit de tout son corps. L’italienne, enivrée et encouragée par le spasme que la française n’avait pu contenir, se mit à tourmenter, avec une lenteur insupportable, la pointe sensible et dure du sein offert. A chaque succion ou mordillement, Luce sentait les torsions incontrôlées de son amante qui s’agitait sous elle. Elle ne put résister à l’envie de glisser une cuisse intrusive entre celles, raidies de plaisir de la belle blonde. La réponse de Gabrielle ne se fit pas attendre. Elle gémit instantanément et vint écraser son sexe ruisselant contre sa jambe. Les deux femmes ondulèrent simultanément pendant que Luce continuait la torture délicieuse et consentie des seins de Gabrielle. De sa main libre, elle compléta l’ardeur de sa bouche. Les mouvements de ses lèvres, de ses dents, se coordonnèrent avec ceux de ses doigts pour que les deux tétons de la jeune femme connussent le même supplice, à l’unisson. C’en fut trop pour Gabrielle. L’orgasme la cueillit, l’emporta, la terrassa dans un cri qui la laissa sans force.

Luce s’était immobilisée au-dessus d’elle. Elle n’osait plus bouger ni respirer, de peur de perturber la plénitude qui semblait maintenant envahir son amante. La jeune femme avait tourné son regard vers des contrées que seules les extases pouvaient laisser entrevoir. Le souffle encore court, les pommettes rosies et luisantes, les yeux dans cet ailleurs bienheureux, elle était saisissante de beauté. L’italienne, émue, se risqua à déposer un baiser sur sa tempe palpitante. Gabrielle papillonna des paupières et réinvestit son corps, convoquant de nouveau sa conscience. Luce esquissa un mouvement de repli, pour la libérer de son corps tyrannique, mais la jeune femme la retint dans un grognement mécontent.

– Je ne m’en vais pas, la rassura l’italienne. Je te laisse juste respirer.

Gabrielle grogna encore et vint enfouir sa frimousse boudeuse dans le cou de son amante. « Irrésistible », pensa Luce, en resserrant son étreinte. Elle embrassa le front timide de la française qui fuyait toujours son regard. Les lèvres de la jeune femme chatouillèrent la gorge sensible de l’italienne :

– Tu… tu m’as touché les seins…

L’inflexion de Gabrielle lui parut farouche, presque chargée de reproche.

– Il m’a semblé que tu aimais ça, se défendit Luce en souriant malgré elle.

– Je veux dire…

Gabrielle balbutiait. Le ton de sa voix se fit incrédule.

– Je veux dire que tu m’as fait jouir… presque uniquement en me touchant les seins…

– Oui, confirma la brune qui ne voyait pas trop où elle voulait en venir.

– Je n’ai jamais…

Gabrielle se blottit de plus belle contre son amante. Elle la serra si fort que Luce en eut le souffle coupé. Cette dernière, confuse, s’efforça de la rassurer par de tendres caresses. A nouveau, elle vint embrasser son front. La française inspira profondément avant de dégager son visage du refuge bienveillant de son cou. Elle précipita son regard dans celui de Luce avant de poursuivre :

– Je n’ai jamais aimé qu’on me touche les seins. J’ai toujours détesté ça. Je ne comprends pas pourquoi… là… Tu m’as… tu m’as rendue folle.

Gabrielle rougit et baissa les yeux devant le sourire de son amante.

Luce saisit son menton avec délicatesse, embrassa sa fossette et lui demanda :

– Je t’ai fait mal ?

– Oh non ! Pas du tout ! s’écria la française en secouant la tête avec véhémence.

– C’était bon alors ?

– Oh oui ! Tu sais très bien que oui, confirma la jeune femme devant le sourire bravache de l’italienne.

– Alors c’est plutôt une bonne chose, non ?

La question était purement rhétorique. Gabrielle fit la moue. Une moue à la fois réprobatrice et adorable.

– Vous êtes vraiment insupportable, mademoiselle D’Alba.

Son regard s’assombrit brutalement, mais la colère n’y était pour rien. Le désir, par contre…

En une fraction de seconde, elle enfourcha le corps résolu de Luce. Quand leurs seins entrèrent en contact, le corps de Gabrielle frémit au souvenir encore trop frais de cet orgasme aussi inhabituel que fulgurant. Elle dût faire appel à toute sa bonne volonté pour ne pas succomber aux exigences voraces de son propre plaisir. Les mains de l’italienne qui couraient à nouveau sur sa peau encore trop réceptive, l’enflammaient.

Quand elle l’embrassa, Luce vint poser ses mains puissantes sur ses fesses. Leurs sexes se pressèrent alors l’un contre l’autre dans une urgence retenue. La rencontre à la fois moelleuse et abrupte de leurs moiteurs leur arracha un gémissement quasi harmonieux. Dans un premier temps, Luce écarta les cuisses et la française se fondit contre elle, affamée du contact de leurs corps. Elles ondulèrent en rythme et Luce, emportée par le frottement de Gabrielle sur ses chairs les plus tendres, haletait son plaisir croissant. Mais lorsque les mains de la jeune femme se saisirent des seins aguicheurs de son amante, cette dernière s’agrippa aux fesses de la française et interposa une de ses jambes entre elles.

Les deux corps n’en faisaient plus qu’un, les deux plaisirs se confondaient, les deux êtres se résolvaient au rythme effréné du désir. Entre deux gémissements, elles s’embrassaient, se regardaient, se perdaient, se retrouvaient et s’embrassaient encore. Tout à coup, Luce se redressa. Par un habile jeu de jambes, elle s’assit face à Gabrielle. D’un sursaut de hanches, elle maintint leurs sexes collés jusqu’à ce qu’une main inquisitrice vienne explorer les boucles blondes de la française. Celle-ci, surprise, lâcha un petit cri en sentant le doigt de sa partenaire effleurer la chair vibrante de son clitoris.

Gabrielle implosait. Elle se sentait une nouvelle fois aux portes de la jouissance et elle n’était plus maîtresse de son corps. Son désir annihilait toute forme de scrupule ou de retenue. Elle s’abandonna à la main experte de son amante sans pouvoir brider le remous de ses propres hanches. Luce chercha son regard et de sa main libre, elle vint trouver celle de la jeune femme. Quand Gabrielle comprit que Luce voulait qu’elle la touche à son tour, elle s’embrasa. Ses yeux se plantèrent dans ceux de la brune alors que ses doigts, accompagnés par la main fébrile de Luce, s’insinuaient contre son sexe brûlant. La main impatiente de l’italienne la pressait fort contre elle alors que son autre main la caressait avec une délicatesse diabolique.

Le plaisir gagnait la belle brune. Gabrielle reconnaissait ce haussement de sourcil et ses yeux qui fuyaient malgré eux vers le ciel. Pendant une seconde, elle se demanda si c’était son propre plaisir ou celui de son amante qui la propulsait aux portes de l’extase. Elle n’eut pas le temps de répondre à cette question : Luce glissa un doigt en elle, précautionneusement, profondément. Le corps de Gabrielle s’arqua, comme pour aspirer l’italienne en elle. A son tour, elle la pénétra d’un doigt, puis de deux, tant son sexe était béant.

Pendant un instant, le rythme se fit plus lent, le mouvement plus développé. Puis il s’intensifia encore. Les deux femmes se perdaient dans les frontières intimes de leur plaisir et quand leurs regards s’accrochèrent de nouveau, elles jouirent ensemble sans contenir les élans de leur passion.

Là, assises sur ce grand lit saccagé par leurs ébats, elles s’accolèrent jusqu’à ce que s’apaisent leurs corps satisfaits. Une minute passa, puis deux. Elles souriaient, immobiles et nues. Elles souriaient puis elles rirent en desserrant leur étreinte. Luce prit le visage de Gabrielle dans ses mains et l’embrassa tendrement.

– Viens, dit-elle à son amante en remontant la couette sur elles.

La jeune femme s’allongea à ses côtés, la tête sur son épaule. Luce passa ses doigts dans ses cheveux fins. Elle la caressa longuement avant de prononcer gravement, dans un italien incompréhensible pour Gabrielle, ces quelques mots : « Se vedo qualcun’altro, un’altra volta, accarezzare i tuoi capelli, l’ammazzo… e t’ammazzo ». Devant le regard interrogateur de la blonde, Luce rajouta un « Non, rien… » peu convaincant. Frustrée par cette barrière de la langue, Gabrielle se redressa sur un coude :

– Vous ne vous en tirerez pas comme ça, mademoiselle D’alba !

– Ah non ?

– Puisque vous choisissez sciemment de me parler dans une langue qui m’est inconnue, laissez-moi vous parler de la mienne ! Ou plutôt… laissez-moi vous montrer…

Déjà, Gabrielle chevauchait l’insolente en faisant courir sa langue dans son cou, entre ses seins, le long de son ventre, jusqu’à disparaître sous le couvert intime et chaleureux de la couette.

 

Voilà, ceci est une fin alternative… faute de mieux. Tout n’est pas abouti, mais je n’aurai pas le temps de faire mieux dans l’immédiat. Je propose à celles et ceux qui voudraient une vraie fin de me contacter par mail. Comme annoncé précédemment, je n’aurai pas le courage de recommencer ailleurs, mais je peux vous faire parvenir mes prochaines productions (aussi rares soient-elles) via cette adresse : pucedepoesir@gmail.com

Je remercie @Yagg de l’opportunité qui m’a été donnée de pouvoir échanger avec vous, dans ce blog et au sein de la « communauté ». Une belle vie à toutes et tous, de l’amour, des seins, des licornes, et des rêves surtout, plein les doigts, plein le coeur, plein l’avenir !

Yaggement vôtre,

Eloïse – Pucedepoesir

Des seins ! Des seins ! Encore des seins !!! | l'amour comme on ne l'a jamais lu mais comme on le vit tous les jours | Nouvelle érotique lesbienne | y'a que ça de vrai ! | 13.02.2017 - 09 h 15 | 6 COMMENTAIRES
Rome en solo (chapitre 3)

Chapitre 1

Chapitre 2

 

Les draps avaient libéré leurs corps depuis quelques minutes, ou une éternité. Gabrielle sentait son pouls se confondre avec celui de son amante. Elle ne se lassait pas de caresser cette peau veloutée, de se laisser envahir par le parfum si singulier de Luce. Elles ne parlaient pas, mais leurs corps s’harmonisaient si parfaitement que la jeune femme aurait juré entendre un chant divin. Elle ne pouvait détacher son regard des yeux de la belle italienne. Le désir qu’elle y lisait, plus puissant et plus doux à chaque seconde, attisait son plaisir de manière démentielle.

Elles étaient nues. Luce, après l’avoir tendrement explorée du bout de ses doigts, avait ondulé de son corps félin pour la surplomber. Sans quitter sa proie du regard, elle avait lentement ployé jusqu’à ce que les pointes dures et foncées de ses seins vinssent effleurer ceux, plus clairs, de Gabrielle. A ce contact, la jeune femme crut jouir instantanément. Mais les yeux enfiévrés de l’italienne l’en empêchèrent. Ils revendiquaient des voluptés bien plus extravagantes !

Quand Luce entreprit de descendre le long du corps de Gabrielle en maintenant la caresse de ses tétons, la peau de la jeune femme s’enflamma. Elle se délectait des sillons de plaisirs que traçaient ses seins sur son corps offert. A leur passage, son estomac se contracta, puis son bas-ventre, son bassin se cambra et quand l’italienne atteignit ses cuisses, elle amorça une remontée. Cette fois, elle se décala subtilement. Gabrielle ne sentit plus qu’un seul sillon gravir l’intérieur de sa cuisse gauche pour s’immiscer entre ses lèvres humides. Là, Luce ralentit sensiblement jusqu’à ce que son téton rencontre le clitoris hardi et gonflé de la française. Le gémissement qui ne manqua pas d’échapper à Gabrielle fit plier l’italienne. Son sein s’écrasa de tout son poids contre le sexe trempé et vibrant. Leurs corps entiers subirent les répercussions palpitantes de ce contact. Elles gémirent de concert cette fois.

Quand Gabrielle recroisa le regard de Luce, elle sut que quelque chose avait changé. « Tu as eu assez de préliminaires comme ça ? » demanda l’italienne dans un sourire carnassier. Pour toute réponse, la jeune femme posa sa main sur sa nuque, l’incitant à remonter au plus vite. La belle brune obéit sans toutefois se précipiter. Elle maintint le contact de son téton le long du ventre puis sur la poitrine de la française. Sauf que cette fois, le contact était humide. Arrivée à la hauteur du visage de son amante, Luce approcha dangereusement ses lèvres. Gabrielle se dit qu’elle ne survivrait sans doute pas à ce baiser. Elle en avait tellement envie, là, sur le point de jouir de la simple réunion de leur corps et de ce regard si noir ! Mais la belle brune lécha délicatement le bout de son nez avant de poursuivre son ascension.

Gabrielle voulut protester, la retenir, lui imposer ce baiser. Cependant, avant qu’elle n’ait eu le temps d’émettre le moindre son, le sein lourd de son amante envahit sa bouche. Surprise par cette sensation bouleversante de volupté et par sa propre odeur, son propre goût, la jeune femme referma fermement ses lèvres sur la pointe de chair tentatrice qui la narguait. Le roucoulement de Luce s’accompagna du mouvement suave de ses hanches qui vinrent plaquer sa cuisse contre le sexe impétueux de Gabrielle. La jeune femme s’arqua sous le coup du plaisir. En une fraction de seconde, son corps entra en ébullition. Luce lui avait saisi la tête pour la plaquer, plus fort encore, contre son sein. L’italienne se répandait, elle aussi, contre la hanche de la jeune femme. Leurs corps suaient un plaisir imminent, un plaisir vandale, qui les dépossédait de leur équilibre, de leur libre-arbitre.

Gabrielle était subjuguée par la beauté de cette femme qui la chevauchait ; cette image la poursuivrait toute sa vie, elle en fut consciente, le temps d’un éclair. A la tension du corps de son amante, elle sut que Luce était sur le point de jouir, sans retenue, sans ménagement, sur elle. Alors elle ne retint plus rien. Leurs cris les libérèrent dans un orgasme si violent qu’elle en ferma les yeux. Son corps se disloqua sous l’effet du plaisir que cette étreinte réinventait. Jamais elle n’avait ressenti pareille explosion des sens. Des vagues de volupté soulevaient encore son corps, semblaient ne jamais vouloir s’arrêter. Le souffle court, Gabrielle rouvrit les yeux.

C’est en voyant le plafond blanc de la chambre qu’elle réalisa que Luce n’était plus sur elle. Elle ne l’avait même pas sentie se glisser à ses côtés. Impatiente de retrouver le contact de sa peau, la jeune femme envoya sa main en travers du lit. Le froid soyeux des draps la déconcerta. Ses yeux confirmèrent ce que son esprit ne voulait pas envisager. Luce n’était pas là.

Gabrielle se redressa sur le lit. Au loin, des chants religieux résonnaient dans le matin ensoleillé. Les draps n’avaient été défaits que de son côté. Luce n’avait jamais passé la nuit avec elle. Pourtant, les bourdonnements de son sexe engorgé ainsi que sa respiration toujours irrégulière, attestaient de cet orgasme dévastateur. Un instant, la jeune femme grogna de déconvenue. Un rêve érotique. Cela n’avait été qu’un rêve érotique ! Mais incontestablement le plus diaboliquement cruel de toute sa vie.

Gabrielle sourit enfin. Puis elle rit franchement avant de replonger dans son oreiller. D’une main elle remonta la couette sur son corps dépité, et de l’autre, elle vint recouvrir son sexe encore frémissant. Il n’en fallut pas plus pour que son cerveau lui restituât l’image sauvage d’une Luce luisante et tendue la surplombant, le visage extatique, mystifié par le désir. Comment pourrait-elle se défaire de cette vision ? Elle n’était pas certaine de le vouloir, bien au contraire. Malgré elle, ses doigts caressèrent les chairs sensibles de son sexe. « Luce… » : sa voix n’était qu’exigence, caprice. Elle ne se reconnaissait même pas. Mais dans la suavité de cette matinée de Noël non-conventionnelle, elle s’en moquait. Son cœur s’emballa cependant lorsqu’elle entendit frapper trois coups discrets à la porte, accompagnés d’un « Gabrielle ? » reconnaissable entre mille.

 

 

*

 

D’un bond, elle sortit du lit. En quelques enjambées, elle était devant la porte, mais elle fut coupée dans son élan par son reflet dans le miroir : ses cheveux étaient ébouriffés et elle avait encore la trace de l’oreiller sur son visage. « Oui ? », demanda-t-elle pour gagner du temps. De ses doigts, elle tenta maladroitement de défroisser sa peau et ses cheveux, mais c’était peine perdue. Dehors, Luce répondit :

– J’espère ne pas vous réveiller… Je me demandais si…

– Attendez, entrez, proposa la jeune femme, résignée à ne pas laisser mourir la belle italienne de froid par simple coquetterie.

– Merci, répondit cette dernière à la porte qui s’ouvrait.

Quand Luce posa les yeux sur Gabrielle, elle se sentit faiblir. La française venait visiblement de se lever et son hôtesse la trouva dangereusement attirante : ses traits semblaient encore tout engourdis de sommeil et ses cheveux indisciplinés s’éparpillaient, asymétriques, autour de cette bouille adorable. Un long et large T-shirt blanc, déformé par les années, lui tombait à mi-cuisse et recouvrait presque intégralement un caleçon bleu-marine.

– Ne me dites pas que je vous réveille, s’inquiéta l’italienne en essayant de ne pas laisser ses yeux traîner sur la transparence légère du coton blanc.

– Non, non… Je… Lézardais. Quelle heure est-il ?

– Bientôt midi.

Les yeux de Gabrielle s’écarquillèrent si fort que son interlocutrice pouffa de rire. La française piqua un fard et demanda à la brune de lui accorder quelques minutes. « Faites-vous un café, si ça vous tente », lui dit-elle avant de disparaître précipitamment dans la salle de bain. Elle se retrouva face à son reflet interdit. Comme ses doigts parcouraient machinalement la zébrure résiduelle de l’oreiller sur sa joue, elle sentit son odeur intime qui les imprégnait encore. Elle réprima un fou rire et s’empressa de se laver les mains et le visage à grandes eaux. Après s’être brossé les dents, elle se faufila aussi rapidement que possible de la salle de bain à la chambre. Elle entendait l’italienne s’affairer à la cuisine. En se changeant, Gabrielle s’interrogeait. Que lui valait cette visite matinale ? Comment allait-elle pouvoir se trouver face à elle sans se laisser envahir par le souvenir de son visage en extase ? Comment réprimer ce désir qui ne faisait que croître entre elles ? Et surtout, était-il nécessaire de le réprimer ?

Il ne lui fallut que quelques secondes pour s’habiller. Avant de rejoindre l’italienne, elle prit une profonde inspiration.

Luce déposa une seconde tasse fumante sur la petite table qu’elle avait dressée en l’attendant. Dans une assiette, quelques tranches de pain grillé répandaient une odeur croustillante dans le séjour. L’italienne se figea une seconde à l’arrivée de Gabrielle. La jeune femme portait une vieille paire de jeans délavée, déchirée au niveau des genoux et des cuisses et retroussée aux chevilles. Une chemise blanche, ample et diaphane, laissait percevoir un marcel pour seul sous-vêtement.

– Ça sent diablement bon, annonça Gabrielle, consciente du voile de désir qui enflammait le regard de la brune.

– J’ai pensé que peut-être… vous auriez faim, répondit l’italienne.
Elles s’assirent l’une en face de l’autre et Gabrielle remercia son hôtesse.

– Je vais finir par ne plus pouvoir me passer de vous… », ajouta-t-elle innocemment.

Luce accrocha son regard à celui de la jeune femme, muette. Nerveusement, elle fit tourner sa tasse entre ses mains. La française attrapa une tranche de pain. Pendant de longues et silencieuses secondes, elle couvrit sa tartine de beurre et de confiture. Avant de croquer dedans, elle jeta un œil attentif à son hôtesse qui ne perdait pas une miette de ses gestes. Souriant de toutes ses dents, elle tendit la tartine à la belle italienne. Celle-ci s’apprêtait à refuser quand Gabrielle lui coupa la parole : « Mangez, vous risquez d’en avoir besoin ! ».

Sans chercher à comprendre le sous-entendu, Luce accepta le pain luisant tandis que la jeune femme faisait crisser son couteau sur une nouvelle tranche. Elles croquèrent en même temps dans leur tartine, sans se lâcher du regard. Quand Luce porta sa tasse de café à la bouche, elle eut un petit haussement de sourcil et ses yeux se levèrent au ciel avant de replonger dans ceux de la française. Gabrielle reconnaissait cette marque de béatitude chez l’italienne. C’était sous ces traits que la jeune femme avait rêvé l’extase sensuelle de la belle brune. Son estomac se noua et, instinctivement, elle resserra ses cuisses. Incapable de se taire plus longtemps, elle racla sa gorge avant de briser le silence à nouveau :

– Vous ne m’avez pas dit ce que vous faites là, un matin de Noël. Non que je m’en plaigne, mais comment se fait-il que vous ne soyez pas en famille ?

La brune sembla presque soulagée de la trivialité de la question.

– Chez les D’Alba, nous célébrons Noël le 24. Généralement, le 25 est consacré aux conjoints. Quand mon frère… puis moi… nous sommes mariés, ça a été la meilleure solution pour satisfaire tout le monde.

Gabrielle s’étrangla avec sa tartine. Mariée ?

– Oui, continua Luce, j’étais mariée, Gabrielle. Et oui, avec un homme.

L’italienne paraissait s’amuser de l’air incrédule de la jeune femme. Comme celle-ci n’osait toujours pas poser de question, la brune poursuivit.

– J’ai rencontré Pascal à l’université. Il était français. Ça m’a tout de suite plu. J’ai toujours eu un faible pour… vos compatriotes. Il m’a séduite à coup de poésie, de cuisine au beurre et de voyages sur vos terres. Il était un peu plus âgé. Moi, j’étais jeune et… pure. Il ne nous a fallu que quelques mois pour envisager un mariage en grande pompe. Mes parents étaient les plus enthousiastes. J’avais toujours été une sauvage, très peu intéressée par les histoires de cœur. Peut-être se doutaient-ils que…

Le regard de l’italienne se perdit une seconde dans le fond de sa tasse. Gabrielle était suspendue à ses lèvres.

– Bref, nous nous sommes mariés. Notre mariage a duré jusqu’à la fin de ses études. Quand il a été temps pour lui de faire son entrée dans le marché du travail, il a formulé le souhait de retourner en France. Une part de moi ne demandait qu’à le suivre, mais cela aurait signifié perdre mes deux dernières années d’études. Les grandes écoles françaises ne me proposaient pas d’équivalence. Il est alors parti seul. Visiblement, cela ne lui posait pas de grand cas de conscience. J’ai passé l’année la plus pénible de ma vie. D’abord, parce qu’il me manquait. Cela faisait plus de trois ans que nous vivions ensemble et que nous partagions tout. Là, nous devions nous contenter de coups de fils, de quelques week-ends volés occasionnellement, de projets de vacances que nous n’arrivions jamais à prendre simultanément. Mais ce qui m’a le plus pesé, c’est de constater que le manque n’était pas aussi réciproque que je l’aurais voulu.

Luce avait durci sa voix. Elle plongea son regard dans celui de Gabrielle avant d’enchaîner :

– Aimer quelqu’un, au-delà de l’emportement, de la passion, c’est quelque chose de très égoïste. On a autant d’attentes que d’attentions. Et quand on s’offre pleinement, on n’en attend pas moins de l’autre. Je ne sais pas aimer autrement. Je veux tout donner et je veux tout. Pascal n’a jamais compris cela.

Gabrielle acquiesça. Le sérieux de l’italienne l’invitait au silence. La jeune femme ne pouvait s’empêcher de jalouser ce français imbécile qui n’avait pas su l’aimer comme il se devait. Elle résista à l’envie de prendre la main que Luce venait de reposer calmement devant elle. Ses derniers mots résonnaient en Gabrielle comme un avertissement. Serait-elle à la hauteur, elle ? La française mesura soudain l’ampleur que prenait tout à coup ce flirt romain. Mais était-ce vraiment un flirt ? Et si l’italienne était hétéro, finalement ? Elle pouvait n’être qu’une sympathisante non pratiquante ayant entendu parlé d’OverTheRainbow par hasard… Les questions se bousculaient dans sa tête mais elle se contenta d’attendre que son hôtesse continuât.

– A la fin de cette première année de distance, j’étais complètement perdue. Notre couple n’en était plus un. J’étais presque sûre que Pascal voyait d’autres femmes. Je n’arrivais même pas à être jalouse tellement j’étais déçue. Mes amies m’encouragèrent à sortir, à voir d’autres hommes, moi aussi. Je n’en avais aucune envie. Pendant l’année suivante, j’étais déprimée. Nos rapports, avec Pascal, se limitaient à quelques échanges téléphoniques brefs. Lorsqu’il annulait nos week-ends, je ne me battais plus. Un jour, j’ai pris l’avion et l’ai rejoint sur un coup de tête. Quand il m’a vue, il a compris. Nous avons décidé de nous séparer aussi intelligemment que possible. La distance avait déjà fait le plus gros du travail de deuil.

Là, Luce marqua une pause. Elle était visiblement émue et Gabrielle posa sa main sur la sienne. Ses doigts caressèrent avec légèreté le dos de la main abandonnée. L’italienne sourit et retourna sa main pour entrelacer leurs doigts.

– Mes parents étaient furieux. Moi, j’étais soulagée, poursuivit-elle. Le soir où mon divorce a été prononcé, nous sommes sortis en bande, avec des amis. Nous avons rejoint des amis d’amis. C’est là que j’ai rencontré Flavia.

Instinctivement, Gabrielle retira sa main. Sans rien dire, elle croisa les bras. Cette Flavia l’énervait déjà.

– Flavia était fraîche et très charismatique. Les hommes et les femmes semblaient rester collés à elle comme des mouches sur une pomme au caramel. Je n’ai été qu’une mouche parmi tant d’autres, soupira l’italienne, mais cette nuit-là a véritablement changé ma vie.

Gabrielle respira profondément. Elle ne savait pas trop quoi faire des aveux de l’italienne, mais elle était rassurée : elle aimait les femmes, du moins ponctuellement. Luce l’observait avec amusement.

– Je ne sais pas pourquoi je vous ai raconté tout ça, dit-elle soudain.

– Sans doute pour ne pas que je reste bloquée sur l’idée peu encourageante d’une Luce hétéro, répondit Gabrielle.

La jeune femme se mordit la lèvre. Son intervention manquait vraiment de subtilité. Il ne fallut pas trois secondes à l’italienne pour rebondir dessus :

– Peu encourageante, hein… Dois-je comprendre que me savoir officiellement lesbienne vous encourage à… vous jeter à l’eau ?

Gabrielle hésita. Devait-elle répondre franchement ? Elle décida qu’il n’était plus l’heure d’emprunter des détours inutiles.

– Je dirais plutôt que cela m’encourage à entrer dans la lumière…

– Comme un insecte fou ?

Luce avait répondu du tac au tac. Gabrielle sourit. Les paroles de la chanson de Patricia Kaas ressurgirent dans sa mémoire. L’italienne avait-elle saisit le jeu de mot ? Probablement. Rien ne lui échappait. La jeune femme était à la fois fascinée et effrayée. Il ne s’agissait pas d’un flirt. Il n’en avait peut-être même jamais été question. Le regard de Luce était bien trop grave. La brune, confiante, reposa une main ouverte devant la blonde. Ses yeux sombres venaient faire danser le regard clair de la française. Une invitation était lancée.

Gabrielle décroisa les bras et avança lentement sa main au-dessus de la table.

– Quelle est la suite ? », demanda la française dans un souffle.

– Oh la suite vous plairait sans doute…

Gabrielle effleura du bout d’un doigt la paume offerte. Luce entreprit alors de chanter dans des graves qui la firent frissonner : « être là de passage, sans avoir rendez-vous ». Les doigts de l’italienne vinrent chercher les siens. « Avoir tous les courages… de me donner à vous ». Leurs mains s’entrelacèrent à nouveau, mais cette fois, la fièvre les scellait dans une étreinte sans équivoque. « Et vous laisser venir… comme un amant magique ». D’un même geste, leurs autres mains rejoignirent les premières. « Et vous ensevelir… sous mon cri de musique… ». Gabrielle tremblait. Cette voix… Cette voix qui ne chantait que pour elle cette fois. Cette voix qui promettait tellement plus…

La jeune femme se noya dans le noir étincelant des yeux de l’italienne. « N’arrêtez pas de chanter », supplia-t-elle. Mais elle avait beau l’implorer du regard, Luce demeurait muette. La belle brune porta le bout des doigts de Gabrielle à sa bouche. Elle ne ferma pas les yeux quand elle les embrassa presque timidement. La jeune femme, penchée sur la table, frémit de plus belle au contact de ces lèvres pulpeuses sur ses phalanges. Elle retint sa respiration. Des pieuvres s’agitaient dans son ventre. L’italienne baissa son regard sur les doigts tremblants de la blonde. Ses mains plaquèrent celles de Gabrielle contre ses joues. Luce ferma les yeux quand la jeune femme commença à la caresser de ses pouces.

– Gabrielle, souffla Luce d’une voix rauque, embrasse-moi s’il te plait.

Quelque chose explosa dans la cage thoracique de la française. Elle n’eut même pas conscience de s’être levée, pourtant, elle ressentit avec fulgurance chaque sensation de ce qui suivit. D’un pas, elle s’approcha de l’italienne, ses mains toujours collées à son visage. Comme Luce éloigna sa chaise de la table, Gabrielle vint tout naturellement s’asseoir sur ses genoux. Le parfum entêtant de ses cheveux envahissait sa narine. Elle glissa ses mains dans la masse brune avant d’offrir sa bouche aux lèvres impatientes de Luce. Les bras de celle-ci l’étreignirent alors qu’elles se goûtaient enfin.

Si Gabrielle avait espéré et redouté ce moment, elle était loin d’imaginer que qui que ce fût puisse provoquer de telles choses en elle. Luce l’avait allumée, dans tous les sens du terme. Cette femme la chavirait. Elle semblait être l’origine et la faim du moindre désir. Ce baiser la rendait si accessible que Gabrielle en eut le vertige.

De son côté, Luce était surprise. Depuis deux jours, elle n’avait été que trop consciente de cette attirance quasi débilitante qui la poussait vers la française. Pendant une minute, elle avait même formulé l’idée que ces « maudits français » ne la laisseraient jamais de marbre, décidément. Mais depuis, Gabrielle l’avait émue. Elle l’avait touchée dans son émerveillement continuel, dans sa sensibilité aux belles choses, dans la simplicité avec laquelle elle avait intégré sa famille, dans sa malléabilité, dans son incapacité à cacher son attirance pour elle. Luce s’était sentie irrémédiablement charmée. Et la jeune femme, dans chacune de ses provocations, semblait s’étonner de cette attraction. L’italienne, en refermant les bras sur elle, s’était laissée envahir par une plénitude sans restriction.

Leurs lèvres jointes, leur langue se rencontrant, elles connurent alors une forme d’apaisement, une satisfaction mutuelle qui se traduisit par de petits gémissements d’acquiescement. Quand le baiser s’intensifia, cet apaisement vola en éclat. Elles devinrent effervescence, éruption, frénésie. Gabrielle se releva pour se mettre à califourchon sur l’italienne qui attira ses fesses tout contre elle de ses mains puissantes. De ses doigts, Luce releva le coton léger du marcel sous la chemise de la jeune femme. Quand sa main se posa sur la peau nue du ventre de la française, Luce la vit se cambrer dans ses bras. Elle posa alors ses lèvres dans le décolleté de Gabrielle qui commençait déjà à en défaire les boutons. La chemise s’ouvrit sur le tissu tendu du marcel qui laissait percevoir les pointes turgescentes de ses seins. Incapable de résister, Luce les embrassa à travers le tissu. Gabrielle gémit de plus belle à ce contact quasi douloureux. Elle était désormais en fusion. Son sexe ruisselait de nouveau, mais cette fois, elle était consciente, plus éveillée qu’elle ne l’avait jamais été ! C’était bien les mains de Luce qui la touchaient, les lèvres de Luce qui la pressaient, les yeux de Luce qui la transperçaient. Il n’en fallut pas plus à son corps pour se retrouver au bord d’un abîme de folie et de délices.

– Luce…

Sa voix sonna aux oreilles de l’italienne comme un soupir de vulnérabilité. La belle brune résista tant bien que mal à son envie de la déshabiller complètement. D’une insondable tendresse, elle regarda Gabrielle en disant, d’une voix qu’elle voulait affirmée :

– J’espère que tu sais à quel point tu es désirable…

Comme la blonde reprenait peu à peu ses esprits, Luce poursuivit, l’enlaçant de plus belle :

– Si tu ne fais rien pour m’arrêter, j’ai bien peur de ne pas pouvoir te résister plus longtemps…

– Je n’ai absolument aucune intention de t’arrêter, grogna la française. De toute façon, moi je ne peux absolument pas TE résister.

– Ah ? Parce que tu as essayé ?

– Même pas en rêve !

Devant le sourire énigmatique de Gabrielle, Luce fondit encore un peu plus. Sa main se glissa dans les cheveux en bataille de la blonde et se referma dans ses mèches claires. Pendant une seconde, son regard se brouilla et elle perdit son sourire en marmonnant quelques paroles en italien. Inquiète, la française haussa un sourcil interrogateur.

– C’est vrai qu’ils sont doux, traduisit Luce, bougonne.

La jeune femme ne put retenir un éclat de rire.

– J’ai adoré vous sentir si possessive à mon égard, mademoiselle D’Alba, vous êtes trop mignonne ! Comment cette pauvre fille aurait pu soutenir la comparaison ?!

Luce sourit devant l’hilarité de la française, mais très vite son visage redevint grave.

– Seigneur, ce que tu es belle quand tu ris…

A ces mots, Gabrielle retrouva tout son sérieux. Elle plongea ses yeux dans le regard de braise de l’italienne. Déjà, leurs lèvres se retrouvaient, leurs langues se mêlaient, leurs corps se perdaient dans une étreinte qui les laissa hors d’haleine.

Gabrielle était étourdie. Embrasser cette femme, c’était jongler avec des balles de feu. Elle s’y brûlait avec détermination. Luce la faisait vibrer. Littéralement. Il fallut trois salves vrombissantes avant que l’italienne ne demande : « Ce sont tes fesses qui vibrent ? ».

Confuse et hébétée, Gabrielle récupéra vivement son téléphone dans sa poche arrière. Elle s’apprêtait à le mettre en mode avion lorsqu’elle remarqua les quatre lettres qui se dessinaient sur l’écran lumineux : « Emma ».

 

Chapitre 4

histoire érotique lesbienne | Nouvelle érotique lesbienne | 09.02.2017 - 17 h 54 | 2 COMMENTAIRES
Rome en solo (Chapitre 2)

Précédemment…

Quand Rosa D’Alba leur ouvrit, la française fut accueillie dans sa langue maternelle. La mère de Luce était tout bonnement adorable : une vraie mamma italienne comme Gabrielle se l’était imaginée. Relativement petite, un peu ronde, ses cheveux étaient courts et aussi bruns que ceux de sa fille, toutefois, on y discernait quelques fils d’argent qui trahissaient une maturité assumée. Comme Gabrielle s’étonnait que l’on parle si bien français chez les D’Alba, Mario, qui apparut derrière sa femme, répondit avec un accent bien plus prononcé que sa femme : « C’est parce que ma femme est à moitié française, cela fait quarante ans qu’elle nous impose la langue de son père, parce que selon elle, c’est la plus belle ! ».

Ils souhaitèrent la bienvenue à la jeune femme et l’invitèrent à pénétrer dans l’appartement d’un immeuble des plus cossus du coin. Luce lui avait parlé de ce quartier populaire, très pittoresque, que les romains appréciaient tout particulièrement pour sortir manger ou boire un verre. Gabrielle avait trouvé les abords charmants et continua de s’émerveiller en entrant chez ses hôtes. La porte s’ouvrait sur un appartement vaste et prodigieusement chaleureux.

Sur ordre de ses parents, l’italienne fit visiter les lieux à leur invitée. Moins d’une heure avant, elle avait fait de même à la Villa Monteverde et Gabrielle s’était extasiée sur chaque pièce du bâtiment. L’appartement, bien qu’infiniment plus modeste, était décoré avec autant de goût et très spacieux pour un logement du centre-ville. Avant d’arriver sur place, la française s’était interrogée sur ce qui pouvait faire préférer à des gens du standing des D’Alba un appartement plutôt que leur résidence, mais en les voyant tous évoluer dans ce lieu, la jeune femme ne put les imaginer ailleurs.         Mario et Rosa étaient des personnes d’une grande simplicité. Luce lui avait expliqué qu’ils avaient fait fortune en fabriquant des pâtes. Ils avaient monté leur propre marque qui aujourd’hui s’exportait un peu partout dans le monde. L’achat de la Villa était un placement immobilier comme un autre et ils s’en servaient parfois pour des réceptions officielles mais ils en avaient confié la gérance à leur fille qui devait prochainement reprendre pleinement les rennes de l’entreprise familiale. Luce était devenue la figure de proue de la marque, elle en incarnait la face publique même si son père en restait le PDG.

Cette famille était un curieux mélange de fierté et d’humilité. Gabrielle, qui craignait d’être mal à l’aise toute la soirée, fut rassurée par leur hospitalité et leur naturel.

Quand Rosa rappela à Luce que les zeppole n’allaient pas se faire toutes seules, la jeune femme accompagna sa guide jusque dans la cuisine, curieuse et amusée. Rosa tendit un tablier à sa fille et devant l’instance de leur invitée, elle en sortit un supplémentaire. Luce attacha le sien avec dextérité et proposa d’aider la jeune femme à nouer le sien. Celle-ci ravala sa dignité juste pour le plaisir de se soumettre à un nouvel habillage de la belle italienne. Sans oser la regarder, elle se tourna pour offrir ses hanches aux mains expertes de son hôtesse.

Pendant que sa mère s’affairait à passer de la pâte dans une machine métallique pourvue d’une manivelle bruyante, Luce sortit un moulin à légume, un gros saladier, un petit bol, un kilo de farine blanche et deux petits cubes de levure de boulanger qui semblaient l’attendre dans le réfrigérateur. Sans cesser sa mécanique rotative, Rosa dit à sa fille : « Les pommes de terre sont prêtes, elles s’égouttent dans l’évier ».

Luce récupéra cinq belles patates épluchées que la Mamma avait visiblement fait cuire au préalable. Elles fumaient encore quand sa fille les transvasa dans le moulin à légumes.

-Vous voulez mettre la main à la pâte ? Tenez, moulinez donc pendant que je prépare le reste, proposa-t-elle à la française qui s’avança avec détermination.

Comme Rosa, Gabrielle activa sa manivelle à la force de ses bras, alors que Luce déliait la levure dans un bol d’eau chaude et déversait le kilo de farine dans le grand saladier. La jeune femme l’observait, fascinée. Elle semblait si sûre d’elle et à la fois si concentrée ! Elle se déplaçait avec grâce et efficacité dans cette cuisine qu’elle avait probablement toujours connue. Elle versa le sel sur le monticule de farine, comme si d’un simple regard, elle était capable de le peser au milligramme près. De son côté, la jeune femme se sentait gauche. Les pommes de terre étaient plus ou moins passées, mais quelques morceaux s’agglutinaient, d’ores et déjà transformés en purée, sur les parois du moulin. Luce la rejoint. Elle lui sourit en lui tendant une cuillère :

-Tenez, avec ça, ce sera plus pratique. Regardez… Comme ça…

L’italienne s’était placée derrière son apprentie et était venue poser sa main sur celle de Gabrielle, qui tenait le moulin. Elle assura la prise, tout en lui saisissant l’autre main, armée de la cuillère. D’un geste affirmé, elle guida les mouvements de la jeune femme pour détacher les restes de tubercules des parois et racler les filaments de purée qui s’aggloméraient de l’autre côté. Gabrielle crut défaillir. La présence de Luce dans son dos l’électrisait. Elle sentait son souffle dans sa nuque, la chaleur et la fermeté de ses doigts sur les siens, l’intensité sensuelle de leurs corps qui ne cherchaient qu’à se fondre l’un dans l’autre. Elle retint sa respiration et manqua de s’effondrer tant ses jambes flanchèrent sous la charge émotionnelle. Luce, consciente de sa faiblesse, lâcha brusquement le moulin pour venir la soutenir. D’un bras, elle ceintura sa hanche et, de son bassin, elle vint coincer celui de Gabrielle entre elle et le plan de travail. La pression mat du rebord contre son sexe ainsi que celle, plus voluptueuse, de la belle italienne contre ses fesses, eurent raison de la jeune femme. Elle gémit sous la violente déflagration de désir qui sévit entre ses jambes.

Le son en fut étouffé par les moulinets de Rosa qui, fort heureusement, ne releva même pas la tête. Mais ni le gémissement, ni l’explosive réaction du corps de Gabrielle n’avait échappé à Luce. L’italienne frissonna en libérant la jeune femme de son étreinte.

-Je suis désolée, souffla-t-elle à son oreille, avant de reculer à une distance de sécurité raisonnable.

Gabrielle n’osa pas la regarder. Elle aurait voulu s’enterrer tant elle avait honte de s’être montrée si… réactive et facilement ébranlable. Elle devait se résigner à accepter le fait que cette femme la mettait dans tous ses états. Mais elle devait également être capable de se maîtriser, bon sang ! Sa mère était juste à côté !

Derrière, elle sentit l’italienne reprendre contenance et se diriger vers l’évier. Pendant qu’elle se lavait les mains, Gabrielle prit une profonde inspiration. Elle racla sa gorge, attrapa le moulin et attendit que Luce s’éloigne pour plonger à son tour ses mains dans l’eau chaude et laver l’engin.

-Vous… voulez pétrir ? demanda presque timidement la belle italienne.

Gabrielle remarqua le rose à ses joues et soutint son regard en essayant de ne pas deviner à quel point les siennes devaient être écarlates.

-Non merci… Je pense que je devrais m’abstenir.

Elle se rapprocha néanmoins de Luce en s’essuyant nerveusement les mains. L’italienne reporta son attention sur son saladier de farine salée. Elle y ajouta les filaments friables de pommes de terre et creusa un puits. Là, elle déversa la levure déliée et elle tendit le bol à Gabrielle.

-Pourriez-vous me le remplir d’eau chaude, s’il vous plait ?

La jeune femme s’exécuta et lui rendit le récipient en prenant soin de ne pas entrer en contact avec les doigts de la cuisinière. Celle-ci lui sourit brièvement pour la remercier et se concentra à nouveau sur son mélange. De ses mains habiles, elle commença à pétrir la mixture tout en ajoutant quelques filets d’eau, de ci, de là, jusqu’à ce qu’elle juge cela suffisant. Sans ciller, elle malaxait la pâte avec vigueur et souplesse, comme si elle répétait ces gestes depuis la nuit des temps.

Gabrielle replongea dans une observation béate et muette. Bien qu’elle trouvât fascinante l’aisance évidente de l’italienne en cuisine et le plaisir qu’elle prenait à cette appétissante activité, la jeune femme était encore plus captivée par sa beauté en cet instant précis. Là, dans cette vaste cuisine familiale, sous la lumière chaude du jour finissant et celle, plus vive, du plafonnier, les muscles tendus par le travail de la pâte, le visage sérieux, absorbé par la tâche, elle était d’une splendeur à couper le souffle.

Quand elle cessa de remuer le mélange, elle donna à la mixture une belle forme régulière qu’elle perfora en trois endroits, en laissant l’empreinte profonde de son index : « Pour que la pâte lève mieux », précisa-t-elle à Gabrielle qui ne perdait aucun de ses gestes. Puis, sur l’arrête du saladier, elle déposa une cuillère en bois et elle recouvrit le tout d’un torchon propre.

-Maintenant, il faut laisser reposer cela deux bonnes heures, dit-elle à la jeune femme.

Une mèche auburn lui retombait sur le visage. Ses mains étant encore toutes collantes de pâte, elle essaya maladroitement de la repousser de son avant-bras. Sans réfléchir, Gabrielle l’aida : d’un doigt distrait, elle glissa la mèche rebelle derrière l’oreille de la belle italienne. Leurs regards s’accrochèrent inévitablement. Et quand celui de Luce quitta les pupilles brillantes de la jeune femme pour se poser sur ses lèvres, Gabrielle se figea. Son corps tout entier réclamait ce baiser, mais son esprit se fit violence pour ne pas défaillir à nouveau. Bien qu’elle ne sût résister à la tentation de regarder à son tour les lèvres charnues et si… accueillantes de la belle italienne, elle se contenta de lui sourire et de reculer lentement.

Luce demeurait interdite. Ses yeux lançaient des vagues de désir plus noires et profondes que le Styx. Le recul prudent de Gabrielle était de rigueur, bien sûr, étant données les circonstances. Toutefois, et même si elle avait toujours eu un faible pour la magie de Noël, elle aurait donné n’importe quoi pour être ailleurs, un autre soir… avec elle. Elle reprit quelque peu ses esprits en entendant résonner à nouveau la manivelle infatigable de sa mère. Le sourire lumineux s’effaça de la bouche de la jeune femme qui lui saisit l’avant-bras en avançant à nouveau dangereusement ses lèvres de son visage.

-Je suis désolée, vint murmurer Gabrielle à son oreille, en prenant soin d’effleurer fortuitement l’italienne de sa poitrine moelleuse.

Luce ne retint pas la foudre de son regard, ce qui amusa grandement son interlocutrice. Un partout ! Luce mourait d’envie de punir l’audace de Gabrielle en l’enlevant pour une petite éternité, histoire de laisser leurs corps se donner le plaisir qu’ils se promettaient.

-Mamma, tu veux de l’aide ? On a fini, de ce côté.

La voix de Luce était rauque de désir et ses yeux ne quittaient pas une Gabrielle écarlate, encore étonnée de sa hardiesse. Sa main glissa le long de l’avant-bras tremblant de l’italienne, jusqu’à ce que ses doigts effleurent la pâte encore collée à ses mains.

-Si, si, venez, accepta Rosa. A nous trois, ce sera terminé en un rien de temps !

D’un même élan, Gabrielle et Luce se dirigèrent vers l’évier. Quand l’italienne ouvrit le robinet, elles plongèrent toutes deux leurs mains sous le filet d’eau. Cette fois, elles ne cherchaient plus à s’éviter. Elles se frottèrent et se savonnèrent de concert, tout en s’éclaboussant et en riant comme des adolescentes.

Rosa souriait quand elles la rejoignirent.

-Oh ! Mais c’est magnifique, s’extasia la française.

Luce acquiesça fièrement. Sa mère était en train de préparer les raviolis de Noël. Une recette de famille. Jamais ils ne coupaient à cette tradition. Visiblement, Rosa avait déjà bien avancé. Alors que sa mère continuait à passer la pâte dans sa machine, Luce s’installa sur un tabouret et en tira un à ses côtés pour Gabrielle. Elle découvrit un saladier dans lequel reposait une farce odorante et alléchante. Elle prit deux plaques à ravioli, qu’elle disposa devant elles et qu’elle recouvrit délicatement de la pâte fine que sa mère sortait en bandes régulières de sa machine infernale. Patiemment, elle montra à son apprentie comment y déposer, aussi régulièrement et proprement que possible, les petites boules de farce qu’elle formait savamment dans le creux de sa main, du bout de ses doigts. La jeune femme s’exécutait et se révéla être une élève aussi docile qu’habile.

Il fallut près d’une heure aux trois femmes pour terminer les raviolis. Pendant leur confection, Rosa et les filles entretinrent une conversation animée et riante. La tendresse qui émanait de la mère et de la fille émut profondément Gabrielle. Jamais elle n’avait connu une telle complicité avec sa mère, et la simple idée de faire à manger avec quelqu’un qui considérait le micro-onde comme le seul élément indispensable d’une cuisine lui faisait froid dans le dos. Luce dut percevoir son trouble.

-Tout va bien, Gabrielle ?

-Oui, oui, fit-elle, gênée. C’est juste que… vous êtes adorables, toutes les deux.

-Toi aussi, ma fille, renchérit Rosa en étreignant chaleureusement la jeune femme. Maintenant, allez vous préparer et laissez-moi ranger tout ça tranquille. Allez !

 

*

 

Il était un peu moins de dix-neuf heures quand Gabrielle et Luce refirent leur apparition. Mario, tout pimpant dans un beau costume bleu nuit, ne put retenir un sifflement admiratif : « Vous êtes magnifiques, toutes les deux ! ». L’italienne remercia son père d’un baiser affectueux alors que Gabrielle se contenta de rosir. De retour dans la cuisine, elles croisèrent une Rosa survoltée.

-Je vous attendais. Est-ce que tu veux bien surveiller le four et tourner la sauce pendant que je vais me changer ?

Sans attendre la réponse de sa fille, elle s’éclipsa. Une odeur alléchante envahissait la pièce. Sur le feu, une casserole crépitait pendant que son contenu mijotait à feu doux. Les deux fours de l’imposante cuisine étaient lancés à plein régime et deux énormes volailles, farcies à craquer, doraient docilement.

-Mais… je croyais qu’on mangeait des raviolis, s’étonna Gabrielle.

-Les raviolis, c’est ce qu’on appelle « il primo ». Le premier plat. Une sorte d’entrée chaude.

-Et les… comment vous appelez ça, déjà ? Le truc que vous avez préparé en arrivant…

-Les « zeppole », il s’agit de beignets traditionnels. On ne les mange qu’à Noël, expliqua l’italienne. Mais ça, c’est plutôt… un apéritif.

-Je crois que je vais prendre deux kilos en un seul repas, s’inquiéta la jeune femme.

-Oh, je suis sûre que vous les porterez très bien…

Luce ne put s’empêcher de détailler la silhouette de Gabrielle. Elle était fine mais plutôt bien proportionnée : ses hanches et ses fesses semblaient sculptées pour être caressés, quant à ses seins, petits mais fermes, ils vallonnaient savamment cette poitrine accueillante. Ses cheveux courts et châtain clair laissaient voir une nuque élancée qui appelait immanquablement les doigts de l’italienne. Son visage, fin et ouvert, offrait des traits ingénus tout bonnement irrésistibles. Sans parler de cette adorable fossette au menton…

-Luce…

La voix de Gabrielle résonna comme une réprimande qui tira la belle brune de ses pensées.

-Oui… Pardon. Il faut… Vous voulez m’aider pour les zeppole ?

-Si je ne risque rien…

-Nous serons prudentes.

Distraitement, l’italienne sortit une grosse poêle à larges rebords dans laquelle elle déversa deux litres d’huile d’arachide et alluma le feu.

Quand Luce découvrit la préparation, Gabrielle osa se rapprocher. La pâte avait doublé, voire triplé de volume. C’était impressionnant. L’italienne ouvrit un bocal d’anchois, salés et baignant dans l’huile d’olive, et déversa son contenu dans une assiette creuse. Elle approcha également un bol dans lequel s’amoncelaient de grosses olives noires dénoyautées.

-Le but, expliqua Luce, c’est de garnir la pâte avant de la plonger dans l’huile. Mais attention, il faut qu’elle recouvre complètement la garniture, sinon, ça ne tient pas !

-Vous me montrez ?

-L’huile doit être bien chaude, mais pas trop, sinon l’extérieur brûle alors que l’intérieur reste cru… Ça ne devrait pas tarder à être à bonne température, précisa-t-elle en jetant un œil expert à la poêle.

L’italienne remplit un saladier d’eau tiède et expliqua à son apprentie :

-Pour éviter que la pâte ne colle à vos mains…

Elle trempa ensuite les siennes dans l’eau, arracha une boule de pâte de la taille d’une balle de ping-pong, qu’elle creusa légèrement avant d’y glisser un anchois. Puis, elle referma habilement le tout et le plongea dans l’huile frémissante. Gabrielle fixait la petite boule blanchâtre qui flottait et gonflait encore au contact du liquide brûlant. Luce, de son côté, réitérait l’opération.

-Si vous voulez essayer, n’hésitez pas, lança l’italienne, toujours très concentrée sur le travail méticuleux de ses mains. Mais faites bien attention quand vous le mettez à frire. Ça a tendance à gicler facilement.

Gabrielle mouilla ses mains à son tour et, comme sa professeure d’un soir, elle détacha une petite boule de pâte. Tout en continuant sa besogne, Luce regardait les doigts de la jeune femme qui essayaient de reproduire ses propres gestes avec application. Pour chaque beignet que la française mettait à tremper dans l’huile, l’italienne en faisait deux. Néanmoins, elle la félicita :

-Vous avez pris le coup de main. C’est parfait.

-Merci… Vous êtes un bon professeur. Je n’ai jamais été très habile de mes mains…

-Je suis sûre du contraire.

-Luce !

Le rouge aux joues de la jeune femme n’avait rien à voir avec la chaleur que dégageait la gazinière. L’italienne prit un air faussement contrit et se justifia :

-Vous me tendez la perche, aussi…

Les deux femmes rirent pour masquer leur trouble. Quand les zeppole remplirent quasiment la poêle, Luce interrompit leur tâche. Elle se lava les mains et encouragea Gabrielle à faire de même. Elle prit ensuite un énorme plat qu’elle tapissa de plusieurs couches de papier absorbant. Armée d’une large louche ajourée, elle remua les beignets qui doraient gentiment. Dès qu’elle estima qu’ils étaient à point, elle les sortit de leur bain les uns après les autres et les déposa dans le plat.

-Hum… ça m’a l’air… appétissant ! se pourlécha la jeune femme, qui en salivait à l’avance.

-J’espère que vous en aimerez autant le goût que la vue !

-J’en suis sûre. Quand pourrai-je vous goûter ? Euh… les goûter ? demanda la jeune femme d’un air trop peu innocent.

-Gabrielle !

Luce sentit son corps s’embraser de cette effronterie. Un partout, concéda-t-elle du regard, une nouvelle fois. Dans un silence lourd de sous-entendus, les deux femmes reprirent la confection des beignets. Une fois la poêle pleine et leurs mains à nouveau propres, Luce en choisit un de ceux qui avaient déjà un peu refroidi dans le plat et le rompit. « Il faut toujours goûter, non ? », dit-elle en portant l’une des moitiés aux lèvres de Gabrielle. Celle-ci hésita une seconde, son regard plongé dans celui de l’italienne. Elle accueillit néanmoins le morceau moelleux et chaud dans sa bouche, non sans trembler du contact subtile mais troublant de ses doigts sur ses lèvres.

-C’est… vraiment délicieux, confirma Gabrielle.

Elle était surprise par la légèreté de la pâte et raffolait de ces anchois salés, visiblement faits maison. A son tour, Luce goûta sa moitié. Elle se contenta d’approuver en hochant une épaule et s’attelait déjà à égoutter la poêlée en cours. Toutes deux répétèrent l’opération jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de pâte, plus d’anchois et quasiment plus d’olives. Quand Rosa réapparut dans sa cuisine, elles en avaient terminé.

-Beau travail, les filles, dit-elle en chipant un beignet fumant.

C’est à ce moment-là que la sonnette retentit. Il était vingt heures. Dans les minutes qui suivirent, Luce présenta à Gabrielle tous les membres de sa famille qui arrivaient les uns après les autres. D’abord un oncle et sa femme, puis deux paires de cousins, suivis du plus jeune frère de l’italienne, Gianni, accompagné de sa nouvelle petite amie, puis une tante, ses trois fils et leurs familles, et enfin Antonio, le frère aîné, sa femme et ses deux fils. En un rien de temps, le calme chaleureux de l’appartement se mua en un brouhaha assourdissant. Ça riait, ça parlait fort, ça gesticulait dans tous les sens…

Déboussolée, la française n’eut cependant pas le temps de se sentir perdue. Luce prit soin de l’inclure dans les conversations qu’elle menait sur plusieurs fronts. Gabrielle lui en était reconnaissante, même si elle avait un peu de mal à suivre. Tous firent l’effort de s’adresser à elle en français, y compris le frère de Mario, l’oncle Tomaso, qui ne connaissait que quelques formules polies.

Quand tout le monde fut installé au salon, Rosa annonça le début des festivités. Luce et Gabrielle l’aidèrent à installer les toasts, les olives, les tranches fraîchement coupées de jambon de Serrano et leurs gressins, ainsi que les zeppole encore chauds. Quelque part, un bouchon de champagne sauta.

 

*

 

Au moment de passer à table, les parents, Mario et Rosa, offrirent leur bénédiction à toute la tablée. Gabrielle sourit. Curieusement, cette tradition ne la rebutait pas tant qu’elle ne l’aurait craint. Il ne s’agissait pas d’une prière, on d’un rite quelconque impliquant une ridicule mise en scène. Il était question de paroles bienveillantes, simples et aimantes. Les D’Alba séniors exprimèrent leur joie d’avoir leurs proches autour d’eux en ce soir de fête, remercièrent chacun de sa présence, regrettèrent les absents tout en leur conservant leurs tendres pensées, et souhaitèrent à tous un bon Noël, beaucoup d’amour et un bonheur sans borne. Le repas pouvait commencer.

La jeune femme se retrouvait face à la belle italienne. À sa gauche, Isabella, nouvelle conquête du plus jeune frère, Gianni, s’était installée en lui souriant. Blonde, pulpeuse, elle arborait un décolleté qui aurait fait chanter les pierres. Chez elle, tout transpirait l’exubérance, jusque dans les notes trop soutenues de son parfum. A la droite de Gabrielle, la tante Alma, veuve relativement terne comparée au reste de la famille. La française tenta de rester concentrée sur les conversations environnantes et d’éviter de plonger son regard dans la poitrine voisine.

Quand les raviolis furent engloutis, Luce et Gabrielle se levèrent pour débarrasser les assiettes. Isabella les imita, pleine de bonne volonté. En regagnant leurs places, la française fit tomber sa serviette à ses pieds. Sans prévenir, la blonde plantureuse se précipita pour la récupérer et, dans leur élan simultané, le visage de la française heurta la prodigieuse poitrine. Isabella s’excusa alors que Gabrielle pouffait de rire. Mais elle s’étrangla devant l’expression horrifiée de Luce qui n’avait rien perdu de la scène.

De l’autre côté de la table, les yeux noirs lancèrent des éclairs courroucés à la compatriote ingénue, qui déjà s’extasiait sur la dinde farcie. Gabrielle rit de plus belle et envoya un clin d’œil sadique à son hôtesse suppliciée. Luce passa le reste du repas sans desserrer les dents. Elle boudait et sa moue était encore plus adorable aux yeux d’une Gabrielle hilare.

Le fromage fut annoncé. La tablée, d’ores et déjà rassasiée, n’y fit pas vraiment honneur. Il n’était pas loin de vingt-trois heures et tout le monde semblait dans l’attente de quelque chose : régulièrement, chacun consultait sa montre ou demandait l’heure. Gabrielle s’en étonnait. Il restait encore une heure entière avant l’instant fatidique. Ces gens étaient-ils donc si impatients d’ouvrir leurs cadeaux ?

-Ça va être l’heure, proclama presque solennellement Mario d’une voix puissante.

Il n’en fallut pas plus à la famille pour se lever d’un seul corps. Gabrielle suivit le mouvement en interrogeant Luce du regard. Celle-ci, toujours renfrognée, grogna un « La messe de minuit » pour simple explication. La jeune française manqua de pouffer de rire à nouveau. Mais devant le sérieux et l’enthousiasme des gens autour d’elle, elle se contenta d’enfiler son manteau en espérant qu’elle aurait la force de subir cette épreuve. Alors que les certains sortaient déjà de l’appartement, Luce prit Gabrielle à part et lui murmura :

-Vous n’êtes pas obligée de venir, vous savez. J’ai bien vu à votre tête que…

-Non, non, ça va aller, répondit la jeune femme tout aussi bas. Je ne suis pas du tout religieuse, c’est vrai. Et je ne m’y attendais pas, c’est tout. Mais je ne veux rien rater de cette soirée.

Luce ne sut interpréter le sourire qu’elle avait alors sur les lèvres. Dans un relent de rancune, elle demanda :

-Vous êtes sûre ? Vous n’avez pas honoré assez de saints pour ce soir ?

-Je n’ai surtout pas honoré les bons, rétorqua Gabrielle du tac-au-tac !

Elle sourit à nouveau de la possessivité de l’italienne. Cela lui plaisait infiniment de se sentir désirée au point de susciter les étincelles de jalousie chez sa guide. Luce, en revanche, s’étonnait de se montrer si susceptible. La française profita de la seconde d’hébétude que sa réponse avait occasionnée chez son interlocutrice pour lui arracher son écharpe des mains et l’enfiler autour du cou figé de la belle italienne. Elle la noua tendrement et déposa un baiser fugace sur sa joue, avant de s’engager à son tour vers la sortie.

 

*

 

La basilique Santa Maria in Trastevere était un véritable petit bijou architectural. De l’extérieur, Gabrielle se focalisa surtout sur la foule de fidèles qui passait les grandes portes de bois béantes de cette vieille église romane. Mais une fois à l’intérieur, elle fut émue par la beauté de ce qui s’offrait à sa vue. Elle s’attendait à un sombre et sobre temple, comme c’était souvent le cas dans l’art roman. Ce fut tout l’inverse. La nef, comme les chapelles, rutilaient de dorures et de volutes en tout genre, mais surtout, la jeune femme fut subjuguée par la splendeur des mosaïques qui recouvraient une bonne partie des murs et du plafond de la basilique.

Au-dessus de l’autel, elle reconnut le Christ et la Vierge, trônant sur une assemblée qui les encadrait. La finesse et la luminosité des diverses fresques captivaient la jeune femme. Il lui était déjà arrivé d’être ébahie par les prouesses humaines et artistiques des croyants dans leurs lieux ou monuments de culte et, incontestablement, cette église resterait gravée dans sa mémoire comme l’une de ces plus belles réalisations. Elle avait du mal à baisser le regard sur la foule qui s’amassait, de plus en plus dense, dans la petite basilique. La famille d’Alba occupait deux bancs à elle seule, et les plus jeunes restèrent debout dans les allées autour. Ils saluaient les uns et les autres, sans s’asseoir. Luce, qui semblait tout à fait dans son élément, confia Gabrielle à sa mère.

-Attendez-moi là, dit-elle mystérieusement à sa locataire.

En quelques secondes, elle avait disparu par une porte entrouverte. D’autres personnes s’y engouffrèrent d’un pas pressé. Quand les prêtres firent leur entrée – Gabrielle fut surprise de constater qu’ils étaient quatre – la nef était comble, pourtant le silence se fit presque instantanément. C’est alors qu’une petite armée d’hommes et de femmes de tous âges, sobrement vêtus de grandes aubes blanches, entrèrent à leur tour par la porte qui les avait avalés précédemment. Gabrielle reconnut son italienne, pure et éthérée dans sa tenue minimaliste. De concert, la chorale entonna les premières notes d’un « Cantan gli angeli » dans un accord et une résonnance éblouissants. Malgré elle, la jeune femme se sentit emportée par l’élan vocal des gens autour d’elle. Elle s’étonna de voir que tout le monde accompagnait la chorale et chantait de bon cœur.

Elle se souvenait avoir participé à plusieurs célébrations, notamment catholiques, dans différentes paroisses françaises : des mariages, des baptêmes, des enterrements auxquels elle n’avait pu échapper. Elle en gardait de terribles souvenirs : une heure de rituel figé auquel les gens se soumettaient sans la moindre émotion, subissant les sermons et les chants du prêtre qui n’étaient repris que par quelques bigotes des premiers rangs. Chaque minute de calvaire l’avait confirmée dans son rejet total de la foi et du culte.

Là, dans cette église résonnant de ces centaines de voix ferventes et justes, elle se sentait transportée. Elle accrocha son regard médusé à celui de Luce qui l’observait en chantant. L’italienne irradiait. Gabrielle, grisée et fascinée, tant par la célébration que par son hôtesse, ne la quitta plus des yeux. A minuit, le service était sur sa fin. Tout le monde se souhaita un joyeux Noël dans l’allégresse générale et la chorale entonna un chant de clôture.

Quand Luce la rejoignit, Gabrielle était encore sous le charme de la cérémonie. Elle congratula la belle brune qui s’était débarrassée de son costume angélique. L’italienne rosit aux compliments de la jeune femme.

-Alors vous avez survécu à tout ce décorum liturgique ? Pittoresque, hein ?

-J’ai survécu, confirma Gabrielle. Luce… C’était… vraiment magnifique. Et très émouvant. Je… je ne savais pas que vous chantiez.

-Une habitude. Je suis dans cette chorale depuis mes treize ans, confia l’italienne.

-Vous êtes… surprenante. Et si c’est possible… encore plus belle quand vous chantez.

Les deux femmes rougirent. L’intensité de leurs regards les brûlait. Il fallut que Rosa les rappelât à l’ordre :

-Les filles, dépêchez-vous, les desserts nous attendent !

 

*

 

Chez les D’Alba, la veillée se poursuivit chaleureusement jusqu’au petit matin. La cérémonie avait visiblement relancé les appétits des plus gourmands qui se ruèrent sur les treize desserts qui avaient envahi la table. Les conversations, qui en début de soirée étaient essentiellement centrées sur les péripéties actuelles de tout un chacun, s’étaient faites plus commémoratives au fur et à mesure de la soirée. On évoquait les secrets de famille, les anecdotes humiliantes ou audacieuses des uns et des autres. On se rappelait de l’époque des « grandes réunions familiales », ce qui plongea Gabrielle dans un océan d’incompréhension. Ce soir-là, ils étaient déjà une bonne vingtaine à table. Que pouvaient-ils donc entendre par « grandes réunions de famille » ?

Les premiers à partir furent les oncles et tantes de Luce, les plus âgés, qui se firent raccompagner par leurs propres enfants. Sur le coup des trois heures, il ne restait plus que les frères de l’italienne, leurs compagnes, et les parents. Les petits-enfants, eux, étaient couchés depuis longtemps. Rosa et Mario semblaient ne pas vouloir les voir partir. Gabrielle était vraiment touchée par l’amour qui se dégageait de cette famille.

Elle avait beau être totalement intégrée dans les discussions et les attentions de chacun, elle se sentait un peu décalée. Il en était sans doute de même pour la frivole compagne de Gianni qui ne collait pas du tout avec le décor et l’assemblée. Elle n’avait vraisemblablement pas inventé le fil à couper le beurre et, l’alcool n’aidant pas, elle se montrait de plus en plus exubérante, limite vulgaire.

A un moment où la fatigue se faisait sentir et la conversation commençait à s’essouffler quelque peu, Isabella se tourna vers Gabrielle et lui dit quelque chose dans un italien trop rapide pour que la jeune femme saisisse ce dont il était question. Dans la foulée, et devant le regard d’incompréhension de la française, la plantureuse blonde passa ses doigts dans ses cheveux courts et ébouriffés. Elle caressa son crâne et la coiffa comme on aurait fait d’une poupée, tout en répétant une phrase que Gabrielle ne comprenait toujours pas. Rouge de confusion, elle regarda Luce. Celle-ci ne lâchait pas des yeux les doigts importuns de sa belle-sœur du moment. Ses lèvres étaient si serrées et sa mâchoire si contractée que Gabrielle l’entendait presque grincer des dents. La belle italienne foudroya Isabella du regard, mais devant l’air incertain et innocent de la française, elle traduisit d’une voix qui laissait transparaître sa colère :

-Elle adore votre coupe de cheveux. Elle aussi pense à se les faire couper depuis longtemps, sans jamais oser…

Comme Isabella rajouta quelques mots, toujours en italien, Gabrielle crut que la belle brune allait commettre un meurtre tant elle l’incendia du regard. Toutefois, elle continua à traduire :

-Vous avez les cheveux extraordinairement doux, apparemment…

La jeune femme rit nerveusement, remercia maladroitement une Isabella toujours grise et se leva en prétextant le besoin d’aller aux toilettes. Luce dut résister à l’envie de la suivre pour… Pour… Pour quoi au juste ? Lui caresser les cheveux à son tour ? Elle ne supportait pas qu’une autre ait pu la toucher aussi intimement devant elle. Il lui fallut plusieurs minutes pour retrouver son sang froid. Elle fut rassurée qu’à son retour, Gabrielle vienne se rasseoir à ses côtés. Elle évita son regard mais, d’un geste qu’elle voulait ingénu, elle fit en sorte que son bras touche celui de la jeune femme. Elle avait besoin de ce lien, de ce contact, aussi ténu fût-il.

La veillée prit fin sans incident supplémentaire, sur le coup des cinq heures du matin. Les deux femmes prirent congé des D’Alba séniors non sans leur promettre de revenir manger avec eux durant le séjour de la française. Sur le chemin du retour, elles observèrent un silence mi-épuisé, mi-gêné. Luce se gara dans le parking attenant à la propriété et proposa de raccompagner sa locataire. Il faisait froid dans les allées éclairées. Leurs respirations dégageaient des nuages blanchâtres sur leur chemin. Leurs pas faisaient croustiller les graviers chargés de rosée verglacée. Quand elles arrivèrent sur le perron, la lumière un peu trop vive qui se déclencha les aveugla inopinément.

-Merci pour cette soirée, Luce. C’était… le meilleur Noël que j’aie jamais vécu.

-Mais je vous en prie, répondit l’italienne, souriant faiblement. Vous êtes une invitée modèle, et une apprentie cuisinière hors pair !

-Merci pour ça aussi. C’était génial. Et votre famille est vraiment extraordinaire. Vous avez de la chance, vous savez ?

-Oui, enfin… Certaines personnes présentes ce soir n’avaient rien d’extraordinaire, hein… Quand je pense que…

-Luce, l’interrompit Gabrielle. Personne ne soutient la comparaison : vous êtes extraordinairement déconcertante… On n’a pas le temps de s’ennuyer avec vous, hein ?

-Je vais prendre ça comme un compliment, rosit-elle.

Gabrielle lutta contre son envie irraisonnée de l’inviter à entrer. Elle savait au fond d’elle qu’elle n’avait absolument pas la force de faire quoi que ce soit à cet instant. Elle était trop exténuée pour affronter les torrents de désirs qu’elle voyait écumer dans les yeux noirs de la belle italienne. Elle-même avait besoin d’étancher cette soif inextinguible que Luce avait réveillée dans tout son être. Mais elle voulait être en pleine possession de ses moyens à ce moment-là. Et puis… pas le premier soir !

Elle racla sa gorge, prit son élan, enlaça prestement son hôtesse et posa des lèvres presque chastes sur celles, surprises, de Luce. Avant que celle-ci ne comprenne ce qui venait de lui arriver, Gabrielle lança un « Bonne nuit, beauté fatale ! » et disparut derrière sa porte sans un dernier regard.

 

Chapitre 3 ici

histoire érotique lesbienne | l'amour comme on ne l'a jamais lu mais comme on le vit tous les jours | Nouvelle érotique lesbienne | y'a que ça de vrai ! | 07.02.2017 - 10 h 08 | 2 COMMENTAIRES
Une dernière nouvelle érotique : Rome en solo (chapitre 1)

Fallait-il vraiment attendre l’imminence de la fermeture des blogs pour publier, dans l’urgence, ce dernier hommage à l’érotisme lesbien ? Sans doute. Merci @Yagg et à chacun-e d’entre vous d’avoir suivi, ces 7 dernières années, l’activité peu recommandable de ce blog. Une belle et heureuse vie à toutes et tous ! Et de l’amour, surtout, sous toutes ses formes. 

ROME EN SOLO

-Je croyais que tu rêvais d’aller à Rome ?

-Oh, j’irai sans doute un jour, mais pas avec toi ! avait rétorqué Emma en claquant la porte.

Larguée à une petite semaine de Noël, Gabrielle était d’une humeur massacrante. Dans deux jours, elles devaient partir célébrer leur première année de couple et les fêtes de fin d’année dans la capitale italienne. Pourtant, il n’avait pas fallu plus de deux heures à la tornade « Emma » pour débarrasser leur appartement de toutes ses affaires. Comme justification, Gabrielle avait dû se contenter d’un « T’étais plus fun avant ».

Quelques mois auparavant, quand leur couple était à son apogée, les deux jeunes femmes avaient décidé d’associer leurs compétences pour créer la première agence de locations touristiques LGBT. Emma, globe-trotter invétérée et titulaire d’un master de tourisme se chargeait des démarches humaines et culturelles. Elle était le contact. La vitrine éclatante de OverTheRainbow. Gabrielle, de son côté, gérait le côté logistique et la conception du site.

Elles avaient mis des semaines, des mois à trouver les fonds nécessaires. Elles s’étaient démenées pour concevoir, nourrir et voir naître ce projet. Alors qu’Emma s’investissait corps et âme dans la promotion et les relations publiques, Gabrielle se formait et développait leur site. Visiblement, la dévotion d’Emma impliquait plus son corps que son âme, puisque plus d’une fois, elle avait confessé à sa compagne ce qu’elle considérait comme de « petits écarts sensuels à des fins strictement professionnelles ». Blessée mais amoureuse, Gabrielle avait décidé de pardonner.

Il y a quelques semaines à peine de cela, Emma semblait littéralement prête à tout pour qu’OverTheRainbow soit le nouveau AirBNB LGBT amélioré. Aujourd’hui, elle lui annonçait que c’était terminé, qu’elle partait faire du trekking au Pérou parce qu’elle ne supportait plus le poids des responsabilités de cette nouvelle entreprise qui n’avait même pas encore tout à fait éclos. Grande princesse, elle avait même lâché un théâtral : « Tu peux garder la boîte, ne t’inquiète pas, je ne te demanderai rien ». Ce qui tombait bien, puisqu’OverTheRainbow ne valait, pour l’heure, rien du tout !

Il aurait encore fallu quelques semaines et un millier de démarches pour que le site puisse être lancé ! Gabrielle, qui avait tout misé sur ce projet, espérait se construire un avenir florissant, tant sur le plan professionnel que personnel. A trente ans, elle voulait se stabiliser, et qui sait, peut-être un jour fonder une famille ?

Amère, elle réalisait aujourd’hui que ses « rêves » n’étaient sans doute pas aussi « fun » qu’une maudite randonnée tout en sueur et en moustiques. Elle, habituellement si légère et positive, se sentait un brin désespérée.

Elle voulait se poser. Elle avait besoin de réfléchir. Que faire ? Continuer seule ? Chercher un partenaire ? Tout abandonner ? Elle savait qu’elle devait concentrer ses pensées sur son site, histoire de ne pas remuer ce nouvel échec sentimental.

Leur appartement était encore imprégné des effluves d’une crème à la vanille et au monoï dont Emma s’oignait chaque jour. Gabrielle errait d’une pièce à l’autre, remâchant sa colère et ses doutes quand le téléphone sonna.

-Allô ?

A l’autre bout du fil, une voix à l’accent chantant se fit entendre.

-Madame Duquesne ? Ici la signora D’Alba de la Villa Monteverde, di Roma.

-Ah oui… Rome…

-Dites, vous avez réservé pour dix jours, du vendredi 23 au lundi 2, c’est exact ?

-Oui, dût confirmer Gabrielle.

Elle s’apprêtait à résilier cette réservation quand elle remarqua les vibrations inimitables de la Callas qui résonnaient quelque part chez son interlocutrice. En période de fête, quoi de plus normal que d’entendre des Avé Maria un peu partout…

-A quelle heure pensez-vous arriver ? Je dois… m’organiser un peu, poursuivit l’italienne.

-Je serai là en fin d’après-midi, s’entendit répondre la jeune femme, surprise par ses propres mots.

Elle avait besoin de ces vacances. Au lieu de les passer à convoler avec celle qui ne serait jamais la mère de ses enfants, elle profiterait de chaque minute de tranquillité pour faire le point. Elle pouvait, à ce stade, laisser les choses en stand by. Elle saisirait cette occasion de tester leur questionnaire de satisfaction en direct et de visiter en prime cette ville sublime. Elle ne penserait pas à Emma. Et elle laisserait toutes les fenêtres de SON appartement ouvertes, histoire de se débarrasser de cette odeur d’huile de bronzage ridicule.

-Est-ce que vous avez besoin que je vienne vous chercher à l’aéroport ou à la gare ?

-Non, merci. Je viendrai en voiture, décida-t-elle de but en blanc.

Conduire lui avait toujours permis de faire le vide. Quand elle raccrocha, Gabrielle sourit. Rome l’attendait.

*

-Vous voulez que je vous aide, pour vos bagages ?

-Je n’ai que ce sac, merci.

-Je vois… Vous voyagez léger !

Gabrielle répondit d’un timide sourire. Un sourire qui lui fut rendu.

Déjà, la signora D’Alba tournait les talons et avançait dans l’allée d’agaves de la luxueuse villa. Gabrielle ne put s’empêcher d’observer son allure. L’italienne portait une simple paire de jeans et un T-shirt vaporeux, en mousseline blanche. Sa peau était dorée à point, même en ces prémices d’hiver, et ses cheveux détachés semblaient si légers qu’ils flottaient autour d’elle dans la lumière chaude de ce début de soirée. Des reflets fauves rehaussaient l’auburn de ses mèches aériennes. Elle sent bon, remarqua Gabrielle dans son sillage. A moins que ce ne soit le jardin.

Les allées, savamment entretenues, sillonnaient l’œuvre d’un bon paysagiste. Les plantes hivernales sublimaient la propriété. Au fond, une grande bâtisse toute blanche, visiblement d’un autre siècle mais magnifiquement bien conservée, s’érigeait derrière une petite fontaine aux sculptures finement taillées. Sur la gauche, une dépendance de taille tout à fait respectable et assortie par sa couleur et son architecture à la superbe villa, les accueillit à l’instant où les cloches d’une église voisine sonnaient 17h00.

Devant la grande porte de bois, de verre et de fer forgé, la signora D’Alba montra une grosse clé argentée à la jeune femme.

-Ici, vous vous servirez de cette clé-ci. Elle vaut à elle seule le prix de la porte, alors pitié, ne la perdez pas ! Cela dit, vu la taille, elle est difficile à égarer…

A nouveau, Gabrielle sourit et acquiesça. Elle trouvait sa nouvelle propriétaire tout à fait charmante… Sans doute une conséquence de son récent célibat.

Quand elles pénétrèrent dans le petit appartement, la jeune femme laissa courir ses yeux d’un bout à l’autre de la pièce. Deux immenses fenêtres emmagasinaient les derniers rayons d’un soleil rougeoyant derrière les immeubles voisins. Au centre, sur le parquet vieux mais magnifiquement entretenu, un tapis de facture orientale et de belle qualité habillait la pièce, en harmonie avec les rideaux d’une teinte naturelle et rassurante. Le plafond était haut, très haut. La pièce ressemblait alors à un énorme cube. Les murs étaient savamment décorés par des lithographies superbes, ainsi qu’une aquarelle immense représentant la ville à son plus grand avantage. L’atmosphère respirait le bien-être et le jasmin.

Instantanément, Gabrielle se sentit à son aise. Elle s’intéressa peu au canapé qui paraissait pourtant très confortable, passa brièvement sur les divers éléments de cuisine, éluda le meuble télé et son regard se posa à nouveau sur sa propriétaire.  Celle-ci l’observait attentivement. Visiblement, le sourire satisfait de Gabrielle comblait la belle italienne.

-Derrière cette porte, vous avez la salle de bain et les toilettes, précisa-t-elle.

La jeune femme jeta un œil dans la belle pièce d’eau. L’éclairage mettait en valeur les nuances de la pierre chaude qui revêtait les murs et le sol. La robinetterie étincelait. Gabrielle s’imaginait déjà délassant son corps de cette longue journée de voyage sous l’eau brûlante de la douche. Elle en rêvait.

Puis elle inspecta l’immense chambre à coucher qui ne détonait pas dans le bon goût ambiant. Elle tiqua sur la reproduction grandeur nature du « couple lesbien amoureux » d’Egon Schiele, qui trônait au dessus du lit. Elle ne s’attarda pas sur le petit pincement dans sa poitrine mais elle ne put s’empêcher une remarque :

-Je ne sais pas si nos couples gays l’apprécieront autant que moi !

-Oh, ne vous inquiétez pas, j’ai également un autoportrait nu, de 1916… Je n’ai qu’à adapter le décor en fonction des locataires… C’est possible, grâce à OverTheRainbow, non ?

Devant le sourire victorieux de son hôtesse, Gabrielle capitula.

-Je vois… vous pensez à tout !

-J’essaie.

La modestie était ouvertement feinte, mais la chaleur du regard de la belle italienne ne l’était pas. La jeune femme se sentit bouillir tout à coup. Elle détourna son regard que les grands yeux noirs de son interlocutrice avaient capturé et referma la porte de cette chambre engageante.

-Vous trouverez le code wifi et tout un tas d’informations sur les transports en commun ou les différents sites et monuments à visiter. Rome est une ville magnifique, et je ne dis pas cela parce que c’est la mienne !

-J’en suis certaine.

-Voilà, vous êtes chez vous pour dix jours. L’appartement vous convient-il ? s’enquit la signora D’Alba.

-Il est parfait, répondit Gabrielle. Merci beaucoup madame…

-Appelez-moi Luce, je vous en prie.

-Luce ? C’est un diminutif ?

Devant le sourire et le mouvement de négation de la belle italienne, Gabrielle continua, confuse :

-Lumière ? C’est bien le mot pour « Lumière » en italien, non ? Vous vous appelez « Lumière de l’aube » ?

-Que voulez-vous… Mes parents sont des allumés !

Elles rirent. Luce se félicita intérieurement d’arriver à faire rire son hôte. La jeune femme avait un sourire absolument merveilleux, pourtant, elle semblait presque grave. Depuis qu’elle était sortie de cette surprenante voiture, un coupé Opel jaune canari, Gabrielle l’intriguait.

Elle était mignonne. Pas de ces beautés fatales qui semblent platement sortir de pages de magazines, pas de ces belles plantes sauvages mais entretenues dont elle-même pouvait faire partie. Non, ce qui attirait chez Gabrielle, outre sa jolie frimousse et sa petite fossette au menton, c’était son regard ébloui sur le monde.

La jeune femme exhalait la candeur. Jamais Luce ne pourrait oublier le regard de Gabrielle la première fois qu’il s’était posé sur elle. Ses yeux l’avaient scrutée avec surprise, envie et innocence. Ils révélaient, malgré eux, ce que la façade sociale de la jeune femme dissimulait.

Ce regard promettait de la hanter pendant des jours ! Elle ne put s’empêcher de penser qu’elle adorerait lui servir de guide. Ce serait délicieux de la voir s’émerveiller sur les splendeurs de la Rome monumentale. De plus, cela lui permettrait sans doute de conserver une bonne opinion de la Villa Monteverde, cela leur serait donc bénéfique à toutes les deux.

Comme le moment de prendre congé était venu, Luce osa :

-Gabrielle… Je peux vous appeler Gabrielle, n’est-ce pas ?

-Bien sûr !

-J’adore ce prénom.

-Il faut croire que mes parents sont plus… Traditionnels ! Du moins, dans le choix du prénom…

La belle italienne sourit et poursuivit :

-Je n’ai pas l’occasion de le faire pour tous mes locataires mais, ayant moi aussi quelques jours devant moi, je peux vous proposer de vous faire visiter une partie de la ville, si vous le voulez…

-Oh ! C’est adorable, s’exclama Gabrielle que la perspective enchantait. Dites-moi quand cela vous convient, moi je n’ai rien de mieux à faire !

-Demain soir, c’est Noël. Je serai prise dans les préparatifs dès 16h, mais si vous êtes une lève-tôt…

-« Dormir, c’est du temps perdu », disait Piaf ! répliqua la jeune femme du tac-au-tac.

-Très bien, alors je vous dis à demain matin. Vers huit heures ?

-Huit heures, demain, le rendez-vous est pris !

-Bien, reprit Luce, ravie. Maintenant, je vous laisse, vous devez être épuisée.

-J’avoue que je prendrais volontiers une bonne douche bien chaude, concéda la jeune femme.

Luce tressaillit à l’image qui venait de s’imposer sur son écran mental : le corps nu et voluptueux de la jeune femme ruisselant sous les jets ardents de la petite salle d’eau… Elle en eut des vapeurs. Décidément, cette petite lui faisait de l’effet ! Elle se reprit néanmoins et poursuivit aussi sobrement que possible :

-Alors bonne nuit, Gabrielle. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas. Vous avez mon numéro et… j’habite la porte à côté, le bâtiment principal.

-Ah ! C’est pratique ça ! Bonne nuit, Luce.

Avant de refermer la porte sur son hôtesse, Gabrielle ajouta :

-Il vous va très bien… votre prénom.

L’italienne se contenta de sourire… et de rosir en s’effaçant sur le palier. Ses pas faisaient crisser le gravier de l’allée éclairée. Une minute plus tard, elle refermait la porte de la Villa Monteverde, le sourire toujours accroché aux lèvres.

*

            Le lendemain matin, Gabrielle fut réveillée par une voix magnifique mais lointaine : quelqu’un devait vraisemblablement écouter quelque chant religieux dans le voisinage. Elle distinguait clairement les hosannas d’un chœur et se surprit à se laisser entraîner par la voix claire et charnue qui menait les couplets. Pendant une seconde, elle se demanda si la belle Luce était la mélomane en question. Il n’y avait pas tant de voisins aux alentours…

Il n’était guère plus de sept heures, elle avait donc le temps de prendre un bon café avant de se préparer. La cafetière trônait sur l’îlot de la cuisine. Dans un petit panier d’osier, juste à côté, la jeune femme trouva une multitude de dosettes différentes. Elle salua la prévenance de son hôtesse en enclenchant la première capsule qu’elle attrapa et inhala les premiers effluves de son nectar matinal. Elle ne put s’empêcher d’exploser de rire en constatant que la machine, réglée « à l’italienne », lui avait livré l’équivalent d’une cuillère à soupe de liquide dans le mug qu’elle avait choisi par habitude.

A Rome, fais comme les romains ! Elle avala d’une seule gorgée et avec une grimace excessive le contenu de son mug en écoutant la voix lointaine entonner un émouvant « Santa Lucia ». Pendant une seconde, elle se laissa aller à penser à Emma. Comment auraient-elles passé ces vacances ensemble ? Elles auraient certainement étrenné le lit avant de parcourir la ville au rythme effréné que la jeune femme imposait systématiquement à Gabrielle lors de leurs escapades. Sans penser au nœud que leurs hypothétiques ébats avait éveillé dans ses tripes, Gabrielle décida qu’avec Luce, elle saurait profiter pleinement de la cité antique.

Elle repensa à la réaction de sa mère lorsque, la veille, elle lui avait annoncé sa séparation : « C’est un bélier, ça ne pouvait pas marcher, de toute façon, il n’y a pas plus borné et instable que ces bêtes-là ! ».

Gabrielle n’avait jamais été très proche de sa mère, ni de son père. Fille unique de parents abracadabrants, elle avait grandi dans la honte qu’ils lui infligeaient et s’était éloignée aussi vite que possible de ce couple qu’elle jugeait irrationnel et immature, limite dangereux. Jamais elle n’avait pu les considérer comme un modèle, ou s’appuyer sur eux. Toutefois, ces dernières années, elle avait décidé de ne pas les juger trop catégoriquement. Tout imparfaits qu’ils étaient, ils lui avaient donné la vie. On ne choisit pas sa famille, et même si les liens qu’elle entretenait avec eux à ce jour étaient superficiels et tendus, elle ne pouvait se résoudre à couper les ponts définitivement.

Gabrielle s’approcha de la fenêtre et s’étira. Dehors, le ciel était lourd. Le rouge du soleil levant déclinait ses nuances sans orage, sans bourrasque, si bien qu’on n’en retenait que la lumière, paradoxale, éblouissante. La jeune femme décida que la journée serait belle.

Elle passa un temps certain à choisir une tenue assez confortable pour marcher pendant des heures, mais suffisamment seyante pour ne pas repousser sa guide. Il lui avait bien semblé que l’italienne n’était pas indifférente à sa modeste personne, mais elle était loin d’en être certaine. Elle n’avait jamais été douée pour cela. Flirter, séduire, accrocher… Elle n’était pas équipée pour cela ! Luce, en revanche…

Gabrielle convoqua les traits radieux de son hôtesse. Elle soupira au souvenir de son sourire, de l’éclat sombre de son regard, de son teint impeccable sur cette peau que les années semblaient épargner. Son allure et son assurance auraient pu être le signe d’une certaine maturité, toutefois, Gabrielle n’avait pu déceler que quelques rides d’expression sur son visage.

Curieuse, elle consulta le prototype de fiche virtuelle que la signora D’Alba avait dû remplir pour s’inscrire sur OverTheRainbow. Luce D’Alba – littéralement « Lumière de l’aube » ! – 36 ans, célibataire sans enfant, responsable de la Villa Monteverde qui appartenait à Mario et Rosa D’Alba, respectivement 60 et 58 ans dont l’adresse évoquait un autre quartier de Rome.

Comme la jeune femme s’apprêtait à rentrer plus en détail dans le descriptif de la propriété que Luce avait sans doute rédigé elle-même, elle fut interrompue par quelques coups brefs à la porte.

Le sourire de Luce la cueillit sur le perron. La belle italienne l’attendait, superbe dans sa paire de jeans et sa parka crème. Chacune de ses mains tenait un casque rouge pétant, qui laissait présager une journée pétaradante.

-Vous êtes prête ?

-Je prends ma veste et je vous suis.

Gabrielle fut saisie par le froid piquant du matin. Elle suivit son hôtesse dans l’allée encore humide de cette nuit de décembre. Le ciel s’éclairait un peu. Par endroit, le soleil hivernal perçait à travers les nuages. La jeune femme le voyait caresser de ses rayons les toits de la ville. Celle-ci paraissait engourdie dans le calme de la propriété des D’Alba. Pourtant, en arrivant aux grilles de la Villa Monteverde, Gabrielle constata qu’au dehors, l’agitation battait son plein.

-C’est l’heure de pointe, expliqua Luce, sans parler de la cohue des courses de Noël… C’est pourquoi j’ai sorti la Vespa !

Fièrement, elle désignait le scooter écarlate qui les attendait devant le portail. Elle tendit un casque à Gabrielle. A l’intérieur, celle-ci trouva une paire de gants et une écharpe de laine aussi rouges que leur emblématique véhicule.

-Couvrez-vous bien, Gabrielle. En cette saison, le froid vous fait pleurer. Il s’infiltre partout !

-Oui chef !

La jeune femme imita sa guide, qui enfilait une paire de gants de cuir assortie à sa veste. Elle aida Gabrielle à s’envelopper dans la grande écharpe, qu’elle lui noua sous le cou, remontant la fermeture éclair de son blouson pour parer le moindre courant d’air. Luce se montrait maternelle dans ses gestes, mais lorsque son regard croisa celui de la jeune femme, qui dépassait à peine du bandeau de laine, il s’enflamma. Elle était irrésistible, ainsi accoutrée. D’un doigt ganté, elle ramena une mèche de cheveux derrière son oreille avant de lui proposer, dans un sourire meurtrier, le casque assorti à l’ensemble.

-Au point où j’en suis, pouffa Gabrielle en haussant les épaules.

-Croyez-moi, c’est nécessaire, raisonna Luce en ajustant le couvre-chef incarnat.

Sans quitter le regard innocent de celle qui se soumettait sagement à cette séance d’habillage, l’italienne ne put s’empêcher de se demander si la jeune femme se montrerait aussi docile si elle décidait de la dévêtir… Une onde de désir se fit sentir dans son bas-ventre et se répandit chaleureusement par vagues tranquilles dans chacun de ses membres. Elle sourit de sa propre faiblesse.

Gabrielle voulut se défendre de cette taquinerie manifeste :

-Allez-y, moquez-vous… Je me vengerai.

-Jamais je n’oserai me moquer, lui souffla-t-elle à l’oreille. Je vous trouvais simplement exquise.

Luce se retourna aussitôt pour éviter de rosir sous le regard interloqué de la française. Gabrielle se racla la gorge et attendit que Luce s’installe sur la Vespa pour oser s’approcher. A la simple idée de monter derrière elle, de sentir son corps contre le sien, Gabrielle fut parcourue par un étrange frisson. Elle ne pouvait décemment pas fondre pour cette beauté-là ! Elle n’était pas de taille… Et puis il y avait Emma…

Non, Emma n’était plus là. Emma l’avait quittée. Emma ne méritait pas une période de deuil. Emma n’avait jamais existé. Le scooter démarra dans un nuage de buée blanche.

La jeune femme enjamba la selle de cuir de la guêpe motorisée et resserra ses cuisses autour de celles de sa guide affolante. Luce tressaillit en sentant les mains de Gabrielle se poser sur ses hanches. Elle avait conscience de la chaleur de son bassin contre ses fesses, de ses jambes contre les siennes. Elle démarra un peu trop brutalement, perturbée par cet émoi qu’elle avait pourtant provoqué. Par réflexe, la pression des mains de la passagère se fit presque douloureuse, et sa poitrine vint s’écraser contre le dos rassurant de la conductrice. Luce manqua de lâcher le guidon, tant la sensation la bouleversa.

Elle prit une profonde respiration, posa un pied à terre, se saisit des mains de Gabrielle qu’elle noua sous sa poitrine maintenant un maximum de contact entre elles, et s’engouffra dans la circulation dense de cette matinée de fête, fébrile et euphorique. Derrière, la jeune française sentait son cœur battre jusque dans ses orteils. En quelques secondes, elle s’abandonna complètement contre la pilote, grisée par la vitesse et le froid, et par cette curieuse excitation qu’elle refusait de brider. Rome promettait de dépasser ses plus folles espérances !

*

            Il était près de treize heures quand elles arrêtèrent la Vespa devant « La tavola di Gigi ». Selon Luce, ce serait un souvenir culinaire inoubliable pour son hôte. Gabrielle fut surprise de pénétrer dans un petit restaurant familial à la décoration pittoresque et aux senteurs prometteuses. Sa guide était une femme d’un certain standing. La voir dans ce genre d’endroit lui paraissait totalement décalé. Pourtant, à peine la porte franchie, un homme d’une cinquantaine d’années fondit sur elles et prit sa compatriote dans ses bras. Gabrielle était familière de l’exubérance des italiens, mais leur étreinte était empreinte de sincérité. Luce lui présenta le fameux Luigi, propriétaire du lieu et Gigi se fit fort de leur trouver un coin tranquille.

Ce ne fut pas chose aisée. Le restaurant était bondé : à droite, à gauche, au fond et même en terrasse, les tables vibraient de conversations toutes plus animées les unes que les autres. On agitait les bras, on riait aux éclats, on criait sans raison apparente, juste pour se faire entendre par-dessus le brouhaha infernal, typique de cette culture méditerranéenne si… vivante.

Finalement, Gigi décida de précipiter le départ d’un couple de jeunes tourtereaux qui semblaient indécis. En quelques secondes, la table fut débarrassée et dressée de nouveau. Luce et Gabrielle s’installèrent confortablement. Grâce à la belle italienne qui décrivit patiemment le contenu des plats les plus incontournables, elles commandèrent rapidement et le prévenant restaurateur s’effaça discrètement. Une fois seules, la rumeur ambiante les rassurait. Elles se regardèrent pudiquement.

Elles avaient écumé les pavés romains toute la matinée et Luce avait pris son rôle de guide à cœur. Elle s’était évertuée à fournir des informations précieuses à la jeune femme sur chacun des points touristiques approchés. Gabrielle s’était émerveillée devant le colossal monument de Vittorio Emanuele II, le Palatin et le Colisée. Elle avait beau les avoir déjà vu maintes fois en photo, se trouver face à ces chefs-d’œuvre architecturaux l’avait laissée sans voix. Luce, de son côté, s’était repue du visage ébahi de son ouaille. Elle ne se lassait pas de la candeur de son regard, de son enthousiasme débordant à la vue de chaque fontaine, statue, colonne, église qui jalonnait sa ville. L’exaltation de Gabrielle était contagieuse. Elle-même se surprenait à s’emballer d’un commentaire à l’autre. Cette visite matinale avait creusé leurs appétits, tous leurs appétits.

Leurs regards s’étaient dits ce que leurs mots prenaient soin de retenir, leurs frôlements, leurs contacts fortuits avaient avoué le désir, promis des caresses, engagé un débat sensuel qui aurait achevé de faire disparaître la banquise. Pourtant, ce ballet se figea, l’espace d’un instant, dans ce petit restaurant familial.

Luce hésitait. Elle mourait d’envie de saisir la main délestée de son gant rouge que Gabrielle avait abandonné nonchalamment sur la table. Elle se contint, toutefois. L’italienne se souvenait fort bien que lors de la réservation de la dépendance de la Villa, la jeune femme avait annoncé deux personnes. Cette hypothétique compagne l’agaçait passablement : à chaque sourire de la petite française, l’éventualité d’une autre qui la rendrait indisponible la torturait un peu plus.

Consciente que l’une des deux devait engager la conversation, Luce prit les devants :

-Alors ? Est-ce que je peux supposer que les trois mille photos que vous avez prises en quelques heures impliquent que vous appréciez ma ville ?

-Vous pouvez le supposer, confirma Gabrielle, soulagée que son interlocutrice se lance en terrain neutre. Je sais que nous sommes loin d’avoir tout vu, mais je crois que je peux d’ores et déjà dire que Rome est spectaculaire ! Je ne saurai dire ce que j’ai préféré pour l’instant. C’est…

La jeune femme ne put s’empêcher de plonger à nouveau son regard dans celui de la belle italienne. Luce, elle, n’arrivait pas à détacher ses yeux des lèvres de Gabrielle qui s’en aperçut.

-A couper le souffle…, termina-t-elle dans un murmure.

-Je le pense aussi, renchérit Luce distraite.

Elle réalisa soudain que Gabrielle la fixait. Elle rougit sévèrement, reportant son regard sur ses propres mains, croisées sur la table.

-Vous êtes une guide efficace, tenta timidement la française. Est-ce que je peux ajouter « visite guidée proposée par l’hôtesse de maison » à votre profil sur OverTheRainbow ? Ce serait indéniablement un plus !

-Je ne le fais pas pour n’importe qui, avança l’italienne. Enfin… je veux dire, je n’aurai sans doute pas le temps de le faire pour tout le monde, se reprit-elle précipitamment. Là, ce sont les vacances…

-J’ai de la chance, alors, d’être venue pendant les fêtes, répliqua la jeune femme.

Sans oser la regarder dans les yeux, Luce saisit une occasion d’en savoir plus :

-Est-ce qu’on vous rejoint pour la fête ce soir ? Vous aviez réservé pour deux, je crois. Si vous avez besoin d’une bonne adresse pour…

-Non, je serai seule, la coupa-t-elle.

Luce lutta pour ne pas montrer son soulagement. Elle évitait toujours de croiser le regard de Gabrielle. Soudain, elle se rendit compte de ce que cela impliquait. Elle réagit d’un ton accusateur :

-Mais… Ça veut dire que vous comptez passer Noël toute seule ?

-Je n’ai jamais vraiment fêté Noël, se défendit la jeune femme.

Une seconde, elle pensa évoquer les tristement ridicules célébrations païennes que ses parents s’entêtaient à perpétrer pour les fêtes, son aversion pour ces pratiques absurdes, son adhésion indéfectible à un athéisme rationnel, mais elle s’abstint. Elle scruta le visage expressif de la belle italienne qui semblait réfléchir à toute vitesse.

-Il est hors de question que quelqu’un passe Noël seul sous mon toit, assena résolument cette dernière. Laissez-moi une minute, j’ai un coup de fil à passer.

Comme Gabrielle protestait, Luce se leva, portant déjà son téléphone à son oreille. En quelques enjambées, elle était dehors et, impuissante, la jeune femme l’observa qui remuait ses lèvres et son bras libre. Gabrielle se sentait horriblement gênée. Jamais elle n’aurait voulu s’imposer à qui que ce soit, même si elle appréciait tout particulièrement la compagnie de Luce et qu’elle aurait été ravie de veiller bien des soirs auprès d’elle…

Mortifiée, elle attendit son retour. Il ne fallut pas deux minutes à Luce pour la rejoindre.

-Voilà, c’est arrangé. Vous êtes avec nous ce soir, et c’est non négociable, affirma-t-elle.

-Mais je ne peux pas m’inviter comme ça, Luce, je vous assure, je…

-Maintenant, si vous ne venez pas, vous vexerez ma mère. À mort. Vous ne voudriez pas vexez ma mère, dites ?

Gabrielle se tut. Luce avait gagné et elle le savait. Son sourire victorieux aurait achevé de convaincre Woody Allen d’accomplir les douze travaux d’Hercule les yeux bandés. Même si elle envisageait ce Noël en immersion familiale comme une épreuve, elle décida que sa guide méritait largement qu’elle relevât le défi. Elle se contenta donc de poser des questions sur les D’Alba, histoire de se faire à la généalogie de la belle brune.

Luce la renseigna patiemment et Gabrielle ne put s’empêcher de remarquer que lorsqu’elle parlait de ses parents, l’italienne adoptait un ton particulièrement bienveillant, même si elle n’épargnait pas les anecdotes honteuses et les remarques burlesques sur les uns et les autres. La jeune femme admira le rayonnement qui émanait de son interlocutrice pendant que celle-ci détaillait les défauts et les qualités de ses proches. Elle était véritablement lumineuse.

Quand Luigi apporta les plats, elles y firent honneur et se régalèrent tout en entretenant une conversation à la fois légère et personnelle. Ayant appris que la soirée se déroulerait chez les D’Alba, et non à la résidence Monteverde, Gabrielle insista pour passer au moins chez un fleuriste.

Il était près de quinze heures quand elles sortirent du restaurant. D’un commun accord, elles rentrèrent à la villa. Elles avaient convenu de passer récupérer des affaires et d’aller directement chez les parents de Luce qui les attendaient pour confectionner une partie du repas. « Chez nous, la cuisine est une affaire de famille, surtout le soir de Noël », avait professé l’italienne. Elles se changeraient sur place, le moment venu. Elles pourraient même se doucher là-bas, avait-elle précisé dans un intervalle ambigu.

-Rejoignez-moi à la villa quand vous serez prête, lança Luce en déposant la jeune femme devant la dépendance. Nous prendrons la voiture, ce soir.

Gabrielle la regarda s’éloigner, pensive. Elle était captivée par l’assurance et la prestance de l’italienne. Elle était consciente qu’elle ne savait pas vraiment où elle mettait les pieds, ni même si elle était prête pour se lancer à la conquête d’une femme de son envergure… Sa rupture, trop récente pour être entièrement ignorée, lui laissait un goût amer de déception. Si la jeune femme avait déjà accumulé suffisamment d’expériences désastreuses pour ne pas se laisser anéantir par une nouvelle défaite, elle se surprit à redouter une autre éventualité : et si elle-même devait être une déception pour la radieuse Luce ?

L’estomac noué, Gabrielle referma la porte.

 

Chapitre 2 ici

Publicité