5381 octobre | 2012 | B.U.L.L.E.

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B.U.L.L.E.
Blog Univoque d'une Lesbienne Libre et Egale (à elle-même)
B'rêves d'écriture | Homosexualité et éducation | Nouvelle érotique lesbienne | 10.10.2012 - 12 h 08 | 19 COMMENTAIRES
Le Prince et le Pirate

Aquarelle, parce que pour vous messieurs, rien n’est trop beau.

Il était une fois, dans un pays lointain, un jeune prince qui vivait dans un somptueux palais. Son père, le Roi, régnait sur un royaume paisible, où chacun vivait dans la joie et le bonheur des choses simples. La prospérité du royaume était telle qu’elle avait franchi les frontières et les mers.

L’enfance du Prince fut des plus heureuses, jusqu’au jour cruel où sa mère, la Reine, s’en alla rejoindre l’autre monde, terrassée par une mauvaise pneumonie. Le Prince était alors âgé de douze ans. Il avait toujours été très proche de sa mère, aussi, chaque jour, il rendait grâce à cette femme merveilleuse, à la bonté sans pareille. Il coupait chaque matin une rose de l’immense rosier royal qui trônait au coeur du jardin de la cour et il venait la déposer sur sa tombe majestueuse.

Des années plus tard, il se remémorait toujours avec émotion ses meilleurs souvenirs avec elle, ainsi que cette petite phrase qu’elle lui répétait sans cesse : « On ne voit bien qu’avec le coeur, l’essentiel est invisible pour les yeux ». Elle avait l’habitude de le serrer dans ses bras en prononçant ces mots, et comme ils résonnaient dans sa mémoire, il sentait presque l’étreinte de ces bras qui lui manquaient tant.

Le Roi avait été inconsolable. Jamais il ne reprit d’épouse. Il éleva son fils avec amour et tendresse, veillant à son éducation et à son épanouissement. Le Prince se révélait avoir de grandes qualités : il était bien fait de sa personne, son visage reflétait un charme tout en finesse et ses traits étaient incroyablement doux. Il était rapidement devenu la plus fine lame alentours et ses prouesses au scrabble forçaient l’admiration de tout un chacun.

Un jour qu’il se promenait dans les bois, non pour chasser des animaux (parce que la chasse, c’est mal !) mais pour les observer, il aperçut sur la plus haute branche d’un arbre, un nid patiemment tressé de menus branchages. A l’intérieur, la maman oiseau commençait à s’agiter. Sous ses ailes, une couvée de trois oisillons au plumage déjà merveilleusement coloré gigotaient en tous sens. Brusquement, la mère, du dos du bec, fit basculer sa progéniture par dessus bord. Horrifié par ce geste infanticide, le Prince détourna le regard, incapable de supporter la vue de l’éventuel carnage. Quelques secondes plus tard, il reporta son attention sur le nid : « Méchante oiselle, dit-il à la mère, tu voulais les tuer, n’est-ce pas ? Comment se fait-il que la nature t’ait faite aussi cruelle ? ». Pendant un instant, il fut tenté de lui jeter quelque pierre, mais il oublia son geste en entendant avec soulagement les pépiements des oisillons éparpillés aux quatre coins de l’arbre. Il fut d’autant plus rassuré qu’il vit le plus téméraire d’entre eux s’élancer dans les airs et s’élever jusqu’à regagner hardiment son nid.

En rentrant au palais, il raconta cette terrible scène au Roi.

– Vous rendez-vous compte, mon père, elle aurait pu les tuer, tous !

– Calmez-vous mon fils, et souffrez que je vous explique son geste. C’est là le comportement naturel de la maman oiseau. Quand sa portée a atteint un âge auquel elle est censée pouvoir vivre de ses propres ailes, la mère n’a d’autre choix que de la mettre à l’épreuve : regagner le cocon familial par ses propres moyens, et surtout, apprendre à voler. Ceux qui parviennent à survivre seront saufs et pourront dès lors prétendre à une vie heureuse de volatile. La mère est un des premiers déclencheurs de ce qui s’appelle la sélection naturelle. Ainsi, ce geste, aussi cruel vous semble-t-il, est une épreuve destinée à leur enseigner les dures réalités de la vie. La vraie vie ne se joue pas à l’abri douillet d’un nid de branches et de plumes. La réalité de la nature dans sa grande sauvagerie est toute autre. La mère le sait, et c’est une des premières leçons qu’elle se doit de donner à sa progéniture.

Bouleversé par cette accablante histoire, le Prince se retira dans sa chambre, pensif. Cette nuit-là, il rêva de sa mère, douce et aimante, penchée sur sa couche, lui chantant sa berceuse préférée de sa voix chaude et profonde. Puis soudain, il observa avec horreur ses traits se déformer: un bec jaillit au beau milieu du visage maternel, un bec large et aiguisé, qui semblait rougeoyer sous la morsure de braises infernales. « Va-t’en ! Va-t’en ! Mais envole-toi donc ! » hurlait-elle d’une voix de crécelle. Et ce faisant, elle le poussait jusqu’au bord du lit d’où il finit par tomber. La chute fut vertigineuse, mais au lieu de ressentir l’immense souffrance qu’il s’attendait à vivre à l’impact, il se réveilla en sursaut, le souffle court, les draps en sueur.

Le lendemain, rongé par ses souvenirs oniriques, il alla trouver le Roi. Il avait pris une importante résolution.

– Mon père, je vais partir, annonça le Prince.

– Où voulez-vous vous rendre mon fils ? Dans notre résidence estivale, sur les bords du lac, ou bien chez votre cousin…

– Non mon père, l’interrompit-il. Je dois à mon tour expérimenter les dures réalités de la vie. Comment le pourrais-je, ici ? Ce palais est le plus merveilleux des nids, j’en conviens, mais vous me l’avez dit vous-même hier : ce n’est pas ainsi que l’on apprend la vraie vie. Comment pourrais-je espérer être un bon roi si je ne connais ni le monde, ni la réalité de mes sujets ?

– Je vois…

Le Roi, soudain soucieux, porta une main puissante sur l’épaule de son auguste descendance.

– Votre courage vous honore, mon fils, poursuivit-il. Néanmoins, je crains que vous ne soyez pas assez préparé au monde extérieur. Ces dures réalités que vous évoquez méritent leur qualificatif, et il me semble imprudent de vous laisser vous aventurer…

– Mon père, je vous en prie. Je le dois, insista le Prince. Je vous promets de ne partir que pour une durée raisonnable. Une année, pas plus.

– Une année entière ? Mais mon fils, vous n’y songez pas ! Je vous rappelle que vous aurez atteint votre vingt et unième année dans six mois à peine, et que vous devrez à cette date, épouser la princesse de votre choix.

– Mon père, je…

– Non, je suis désolé mon fils, mais vous ne pouvez déroger à cette tradition. Soyez de retour dans six mois, pas un de plus. Et il vous faudra dans ce laps de temps trouver votre mie.

Le Prince hésita. Six mois suffiraient-ils à prouver ce qu’il avait à prouver ? Il n’en savait rien. Finirait-il par se sentir homme ? Toute sa vie, il avait été conditionné pour être roi, mais à présent, il avait besoin de savoir qui il était, et s’il était un homme suffisamment bon pour devenir un bon roi, un grand roi. Résigné, il accepta les conditions paternelles : il lui faudrait se hâter dans sa quête.

Soucieux de ne point perdre de temps, le Prince partit dès le jour suivant. Il fit seller son plus beau cheval, prépara son paquetage à la hâte et fit ses adieux au Roi qui sanglotait pudiquement. Il fut convenu que le Prince partirait avec une bourse modérément garnie et le Roi lui fit promettre de le faire quérir au moindre problème. « Ce n’est point comme cela que j’envisage cette expédition, père, mais je vous promets d’être prudent et de vous revenir à la date prévue. Prenez soin de vous, et veillez à m’organiser une noce aussi stupéfiante que je me l’imagine ! » Le Prince savait que ces quelques mots suffiraient à regonfler d’espoir le coeur inquiet du bon roi. Il l’embrassa chaleureusement, enfourcha sa monture et s’en fut.

Durant les premières semaines, il sillonna forêts et campagnes, allant de villes en villages, découvrant de nouvelles odeurs, de nouvelles saveurs, et réalisant la complexité d’une vie de travail. Les paysans usaient leur santé au contact de la terre, ils en avaient l’odeur âcre et même la couleur. Les forgerons, couverts de suie, souffraient dans leurs chairs de la chaleur dévorante de la forge. Les boulangers suaient avant même l’aube et portaient le teint pâle des farines. Les femmes passaient des heures les mains dans l’eau froide des lavoirs, elles transportaient d’innombrables ballots de linge qui tassaient leurs silhouettes. Partout, le Prince se trouvait confronté à la moiteur, à la fatigue et aux basses besognes des gens du peuple. Et pourtant, chacun semblait s’en accommoder tant bien que mal. Le quotidien de ces gens, c’était cela la réalité.

Au fur et à mesure de ses pérégrinations il rencontra moult personnalités, il salua et se noua d’amitié avec des représentants de chaque corps de métier, il démontra à chacun son envie d’apprendre et de bien faire en participant aux diverses tâches des uns et des autres. Et tout cela sans que personne ne se doute de son identité. Pour garder son anonymat, il s’était trouvé un  sobriquet : on l’appelait « Loiseau ».

Un jour qu’il arrivait dans une ville côtière, il remarqua un superbe galion sur le point de s’ancrer à quelques dizaines de mètres du rivage. Arrivé au port, il l’observa plus avant. Même à cette distance, il pouvait admirer ce chef-d’oeuvre d’architecture navale et, bien qu’il n’y connaisse rien, il remarqua la figure de proue : il s’agissait d’un buste sculpté, brandissant un sabre. Le visage comme le torse ne permettaient pas de deviner s’il s’agissait de la représentation d’un homme ou d’une femme, mais les traits étaient étrangement à la fois doux et sauvages. Sur le navire, on s’affairait. Des hommes à demi vêtus râlaient en mettant les canaux à la mer. La mécanique semblait bien rodée et très rapidement, un petit groupe d’hommes embarqua sur chacun des canaux, au nombre de trois. Le Prince vit alors s’avancer un homme qu’il devinait élégamment habillé. A son côté gauche pendait un sabre. Celui-ci embraqua à son tour sur la première navette et fit un geste en direction du port. Aussitôt, le convoi se mit en branle.

Il ne leur fallut que quelques minutes pour mettre pied à terre. Le Prince les considérait avec attention. Il n’était pas encore familier du tout avec ces hommes de mer. Il étudiait scrupuleusement leur démarche, leur langage, leur attitude. Ils riaient entre eux et s’injuriaient copieusement. Ils semblèrent se concerter avant de se disperser à travers les rues de la ville. Le Prince, fasciné par ce nouveau milieu, se décida à suivre l’homme élégant. De près, il était bien plus jeune qu’il ne le pensait. Son visage était angélique, mais ses yeux brillait d’un éclat déstabilisant. Il était grand, assez large d’épaules bien que sa silhouette reste svelte et sa démarche affirmait une prestance qui n’avait rien à envier à celle du Prince. Quand il pénétra dans une taverne, Le Prince fit de même. Il restait à quelques pas de lui en essayant de suivre la discussion qui s’engageait.

– Bien le bonjour, Capitaine, le salua le tenancier. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

– Ola mon brave, je vais commencer par une pinte bien fraîche, répondit le Capitaine.

Ce faisant, il ôta son chapeau et le Prince fut surpris de voir une cascade de cheveux noir de jais en sortir. Une mèche lui tombait sur le visage, lui masquant quasiment l’oeil droit. Pendant un instant, le Prince se fit la réflexion que ce curieux personnage ressemblait assez à la figure de proue de son navire. Intrigué, il s’approcha du comptoir et comme le tenancier l’interrogeait du regard, il commanda la même chose que son voisin. Même s’il tentait de ne pas se faire remarquer par le Capitaine, il devint très vite l’objet de son attention. Celui-ci le dévisageait avec une expression indéfinissable. Sur un ton désinvolte, le Capitaine se présenta, tendant une main fine mais solide en direction du Prince. Ce dernier s’en saisit et dit : « On m’appelle Loiseau, monsieur ».

– Alors le somptueux vaisseau qui vient d’arriver est le vôtre, Capitaine ? poursuivit-il.

– Oui, c’est ma Rikazaraï, confirma le jeune homme. Je la poursuis plus que je ne la dirige et c’est là toute l’ironie de ma situation, monsieur.

– Il est magnifique.

– Elle, le corrigea le capitaine.

– Oui, bien sûr. Elle.

Comme le Prince s’excusait, son interlocuteur se fendit d’un sourire. Son visage en fut tout illuminé et le Prince, ému, lui rendit son sourire. Une longue conversation s’engagea alors entre les deux hommes, une conversation qui ne fut entrecoupée que pour commander deux nouvelles pintes. Le Prince, curieux de savoir, posait mille questions sur la vie de marin et de capitaine au long cours. Face à lui, le jeune homme lui tenait un discours assez blasé. Bien sûr il avait sillonné les mers, vécu une infinité de situations plus cocasses ou sordides les unes que les autres, bien sûr il était libre de voyager au gré du vent, mais cette vie semblait le lasser.  « On ne se connait pas, Loiseau, aussi je peux vous confier un secret. J’ai vécu bien des aventures dans ma vie, aujourd’hui, je n’aspire plus qu’à une seule chose. Trouver le… la personne qui saura faire mon bonheur et m’établir en quelque endroit paisible ».

Étonné, le Prince s’exclama :

– Mais vous semblez si jeune ! Je ne dois pas l’être beaucoup plus que vous mais il m’apparaît que je ne voyagerai jamais assez, et je le regrette déjà !

– Oh, vous savez, aller et venir… ça va quand on sait où on veut aller.

Ce disant, le Capitaine balaya négligemment de la main sa mèche brune. Le Prince put alors plonger son regard dans l’océan ténébreux de ses yeux. Comme la mer à quelques pas d’eux, ils étaient d’un bleu profond, et si tumultueux qu’on y devinait un univers vivant de contradictions. Étrangement, le Prince trouva cela réconfortant.

Quand vint le moment de payer, le Prince chercha en vain quelque écu au fond de sa bourse. Affolé, il s’excusa auprès du tenancier, lui promettant de venir le dédommager aussi vite que possible. Il envisagea même de faire quérir une nouvelle bourse auprès de son père tant il se sentait gêné d’être pris au dépourvu devant son nouvel ami. Celui-ci, loin de s’en formaliser, calma aussitôt la colère naissante de l’homme derrière le comptoir en lui disant « C’est pour moi ! ». Il déposa insoucieusement la somme requise et rajouta royalement un bon pourboire, puis saisit son chapeau, esquissant un pas vers la sortie.

Comme le Prince se confondait en excuses et en remerciements, le Capitaine se retourna vers lui et dit : « Qu’allez-vous faire, maintenant, Loiseau ? Une vie de marin vous tenterait-elle ? Vous auriez tout le loisir de rembourser votre dette, et même de vous constituer un petit pécule si vous acceptez d’entrer à mon service sur le Rikazaraï ».

L’idée ravit le Prince qui fut tenté d’acquiescer sur le champ, cependant, n’ayant pas oublié la promesse qu’il avait faite à son père, il voulut d’abord obtenir la certitude qu’il pourrait être rentré à temps.

– Ne vous inquiétez pas pour cela mon brave. Je suis bien obligé de rentrer au port, ici ou ailleurs, toutes les quatre à six semaines, ravitaillement oblige. Et puis mes hommes perdraient vite la tête s’ils ne pouvaient jouir des plaisirs terrestres trop longtemps, expliqua le Capitaine dans un clin d’oeil entendu.

 – Dans ce cas, je suis votre obligé, mon Capitaine, répondit le Prince en se demandant si son nouvel employeur comptait également sur chaque escale pour s’adonner à certains plaisirs.

Aux cours de ces dernières semaines, il avait souvent entendu les hommes plaisanter sur les joies et les caprices de leurs dames. D’aucun semblait enclin à chanter les louanges de telle ou telle beauté, quant au plaisir de la chair… bien qu’exprimé de façon trop souvent vulgaire, il semblait être un des rouages essentiels de cette réalité qui lui échappait encore. Lui-même n’avait guère connu d’attirance, du moins rien de comparable à l’idée qu’il en avait perçu.

Il quitta ses pensées pour convenir avec le Capitaine d’une heure et d’un lieu pour l’embarquement.

Dès le lendemain, et après avoir passé une nuit à la belle étoile, il vendit son cheval à un bon maréchal ferrant, qui lui promit d’en prendre le plus grand soin et il gagna le port. Les canaux de la veille l’attendaient, de même que le Capitaine et ses matelots.

Après de sommaires présentations, ils partirent en direction du navire. Contrairement à la veille, l’ambiance était plus pâteuse ce matin, et chacun semblait nostalgique à l’idée de quitter le port, alors que le Prince, lui, bouillait d’impatience. Fort heureusement, arrivé à bord, chacun retrouva ses tâches et la bonne humeur s’installa dans les coeurs. Déjà, ils chantaient quelque chanson paillarde. Charmé, le Prince regardait partout autour de lui et s’imprégnait de ces nouvelles sensations. Mais très vite, il s’aperçut qu’il ne savait que faire. Il ne connaissait rien aux bateaux ni à la navigation, et comme il s’interrogeait soudain de son utilité à bord, le Capitaine l’interpella. Il le fit pénétrer dans une vaste cabine où trônait un magnifique bureau sculpté et doré, ainsi qu’une vaste bibliothèque et, dans un coin plus sombre, une couche sommairement établie.

« Comme je suppose que vous n’avez aucune expérience de marin, je vous propose de venir chaque jour ici, juste après le déjeuner, et me faire la lecture pendant une heure ou deux. Vous me semblez être de ceux qui sont plus familiers des livres que des cordages ou des brosses. Vous pourriez également me servir de secrétaire, occasionnellement. Le reste du temps, vous serez libre d’errer à bord et d’apprendre tout ce qu’il vous plaira d’apprendre. Vous pourrez au besoin emprunter quelques ouvrages sur ces étagères et vous vous joindrez à moi pour les repas. Cela vous convient-il ? »

Confus, le Prince demanda :

– Monsieur, cela me convient, mais pourquoi êtes-vous si bon avec moi ? Je ne mérite aucun traitement de faveur et si je suis inexpérimenté, je vous promets de mettre du coeur à l’ouvrage et de ne pas compter les efforts.

– Je n’en doute pas Loiseau, mais il en va ainsi de mon plaisir.

C’est ainsi que débuta  l’aventure maritime du Prince. Le navire était chargé de marchandises diverses qui provenaient de contrées exotiques. L’équipage devait les acheminer jusqu’à leurs commanditaires. Tous avançaient au rythme du vent et à la force de leurs bras. Le temps imposait sa loi sur l’océan et chaque journée dépendait aussi bien du ciel que de la mer. Le Prince découvrit une vie difficile mais utile, où chaque mouvement semblait chorégraphié pour convenir parfaitement à la situation. Chaque geste était mesuré, et la vie de ces hommes (et la sienne par la même occasion) dépendait de leur efficacité.

Chaque jour, il allait faire la lecture au Capitaine et ils passaient des heures ensemble, à discuter de tout et de rien. Le Capitaine semblait toujours soucieux du bien-être de sa nouvelle recrue, qu’il traitait bien plus en hôte qu’en employé. L’équipage ne paraissait pas se formaliser de cette indulgence à son égard, et chacun le saluait et le considérait avec chaleur. On lui racontait mille histoires et anecdotes et très vite, il s’était aperçu que tout le monde à bord parlait du Capitaine en le surnommant le Pirate. Il s’en étonna car rien dans l’attitude de celui-ci n’aurait laissé penser de tels agissements : jamais il n’avait rencontré quelqu’un d’aussi bon, gentil, prévenant, désintéressé que le Capitaine. Aussi voulut-il en savoir plus mais étrangement, personne ne daigna lui donner la moindre explication.

Un jour qu’ils étaient dans la cabine du Capitaine, le Prince prit son courage à deux mains et s’enquit :

– Mon Capitaine, pourrais-je savoir ce qui vous a valu le surnom de Pirate ?

– Ah… rougit-il. En fait, il y a deux explications à cela. La première, c’est que je suis le fils d’un des plus grands pirates de notre temps. Mon père a beaucoup fait parlé de lui avant ma naissance. Il sévissait sur toutes les mers, tous les océans et terrorisait bien des marchands, comme moi. Il est mort quelques semaines avant que je voie le jour. Ma mère m’en dressait un portrait bien peu glorieux et sa renommée me poursuit malgré moi.

Comme le Capitaine se taisait, le Prince demanda : « Et qu’en est-il de l’autre raison ? »

Visiblement gêné, le Capitaine poursuivit :

– L’autre raison vient du fait que… contrairement à la plupart des hommes, j’aime… autrement.

– Comment cela ? insista le Prince, innocemment.

– Je veux dire que je n’aime pas les femmes, je préfère les hommes, lâcha le Capitaine de but en blanc. Certaines personnes considèrent ces amours comme barbares. Aussi, me voilà doublement pirate ! s’exclama-t-il dans un sourire faussement enthousiaste.

– Ah. Je n’avais jamais pensé que…

Le Prince se perdit dans ses réflexions tout en observant les lèvres pincées de son interlocuteur. Il était vrai qu’il n’avait jamais entendu parler de cette forme d’amour. Il n’avait donc jamais pu l’envisager. Mais maintenant que l’idée lui était exposée, il se fit la réflexion que, loin de lui sembler « barbare », cette idée lui apparaissait… digne d’intérêt. Souvent au cours de ses dernières semaines à terre, il avait pu constater les oppositions monumentales, les incompatibilités entre les deux sexes. Il avait souri en entendant des hommes se lamenter des caprices et des manies incompréhensibles de leurs épouses. Déjà, il avait supposé qu’il ne devait pas être évident tous les jours de vivre de tels tourments… et les femmes, qui ne l’avaient jamais vraiment intrigué, avaient presque fini par l’effrayer. Il avait pensé à la promesse faite à son père et craignait de ne pouvoir en tenir le second volet. Apprenant qu’un homme pouvait en aimer un autre, il se prit à  examiner la chose différemment.

Cette nuit-là, il ne dormit guère. Dans son esprit, il se répétait : « Et les hommes ? Et un homme ? Pourrais-je aimer un homme ? »

Et comme il tentait d’y voir plus clair, le visage du Capitaine s’imposait à lui. Était-il possible qu’il aime déjà ? Ce lien particulier qu’il entretenait avec son Capitaine, cette curieuse chaleur qui l’envahissait en sa présence, ce sentiment de complétude qu’il éprouvait depuis qu’il était à bord, alors qu’il n’entendait rien au monde maritime…

Brusquement, il se leva de sa couche, convaincu mais dérouté par sa raison : il aimait. Il l’aimait, lui. Trop agité pour trouver le sommeil, il gagna le pont supérieur pour respirer l’air du large. Arrivé là-haut, il remarqua de la lumière filtrer sous la porte de la cabine du Capitaine. Surpris de le savoir éveillé à cette heure tardive et impatient de démêler le fin mot de l’histoire, il frappa doucement à la lourde porte. Il se rendit compte que son coeur battait la chamade mais ce fut pire encore quand la porte s’ouvrit. Le capitaine était torse nu. La flamme vacillante de la bougie laissait voir sa peau délicate. Ses muscles fins sculptaient un corps gracile et viril en même temps. Dans ses yeux, le Prince lut la violence d’une intention que le Capitaine réfréna aussitôt. Il se contenta de lever un sourcil interrogateur.

Le Prince ne pouvait pas bouger ni articuler quoi que ce soit. Il était totalement médusé par ce corps qui s’offrait pour la première fois à sa vue. Toute la journée, il voyait les torses nus de ses compagnons marins sans tressaillir, mais ce corps-là le bouleversa. Il se surprit même à envoyer sa main en quête de la sensation de cette peau si attractive. Mais il retint son geste à quelques centimètres du but, arrêté par la stupeur qu’il lut dans le regard du Capitaine. Entre eux, l’air se fit électrique. A nouveau, les yeux du Capitaine brillèrent d’un éclat qui trahissait un désir que désormais le Prince pouvait reconnaître comme équivalent au sien. A brûle pourpoint, il fit un pas vers la cabine. Le Capitaine s’effaça pour lui céder le passage et referma la porte derrière lui.

Quand il se retourna, le Prince fondit sur lui et sans lui laisser le temps de dire le moindre mot, il déposa maladroitement sur ses lèvres un chaste baiser.

– Mon ami, je ne pense pas que vous mesuriez la portée de ce que vous faites… commença le Capitaine.

– Vous avez raison, je ne mesure plus rien. Je sais juste, comme on sait que l’on doit respirer, que si je ne vous embrasse pas, ni ne vous touche, je risque fort d’en mourir, répondit le Prince se laissant emporter par sa passion.

Ému, le Capitaine saisit la main tremblotante du Prince et la porta à sa nuque. Puis il fit passer son bras vacant autour de sa taille, se constituant ainsi prisonnier de son soupirant. Le Prince, lui, osait à peine respirer. Conscient de tenir dans ses bras l’objet de son désir, il se risqua à resserrer son étreinte, ce qui fit naître un sourire rassurant sur le visage sérieux du Capitaine. Ce dernier porta lentement ses lèvres à la hauteur de celles du Prince et l’embrassa à son tour. Cette fois, le baiser se fit tendre et gagna en intensité. Leurs corps, désormais soudés, s’entrelaçaient au rythme de leurs bouches, de leurs langues. Comme ils durent retrouver leurs respirations, le Capitaine entraîna le Prince vers sa couche et l’y fit asseoir aussi délicatement que possible.

– Vous êtes surprenant, Loiseau. Mais avant d’aller plus loin, je dois vous dire que, si je vous aime et vous désire depuis fort longtemps, le voyage que nous entreprendrons là est souvent sans retour. Vous pourriez y laisser vos ailes, Loiseau, s’inquiéta le Capitaine dans un tendre murmure.

– Au contraire, c’est donc avec vous que j’apprendrai enfin à voler, s’entendit dire le Prince. Et il attira le le Capitaine contre lui en l’étreignant dans un nouveau baiser.

Cette nuit-là, ils s’aimèrent dans la certitude d’une aventure aux lendemains heureux, bercés par une houle légère.

A l’aube, ils atteignaient leur destination. Les deux hommes n’avaient guère dormi et, outre leurs ébats, ils avaient passé une bonne partie de la nuit à discuter de la suite. Le Prince avait confessé sa véritable identité à l’élu de son coeur et celui-ci, bien qu’impressionné, n’en fut pas vraiment surpris. Arrivés au port, leur projet était formé. Le Capitaine se rendit à la Capitainerie et annonça haut et fort qu’il désirait céder son navire au plus offrant. Comme le Rikazaraï était un galion de grande classe, il trouva très rapidement preneur. Quelques heures plus tard, il rejoignit le Prince qui s’était chargé de leur trouver des chevaux.

Ils partirent aussitôt et regagnèrent le palais Royal. Quand ils firent leur apparition à la cour, le Roi fut stupéfait. Il ne s’attendait pas à un retour prématuré de son fils et il craignait que quelque malheur ne l’ait empêché de poursuivre son expédition plus avant. Il se précipita à sa rencontre et après l’avoir maintes fois embrassé, il s’enquit de la raison de cette avance. Rien n’était prêt pour le mariage qui ne devait pas avoir lieu avant cinq bonnes semaines. « Seriez-vous souffrant, mon fils, que vous voilà rentré si tôt ? », s’inquiéta le bon Roi.

Mais le Prince au contraire, rayonnait de santé et de vigueur. Jamais son visage n’avait exprimé autant de joie et de bonheur.

– Au contraire, mon père, au contraire.

– Alors pourquoi ? s’étonna le Roi.

– Parce que je l’ai trouvé, mon père. J’ai trouvé ma raison de vivre, mon équilibre et la motivation à faire le bien. Je l’ai trouvé mon père, répéta le Prince, ému.

En guise d’explication pour le Roi qui semblait de plus en plus perplexe, il lui présenta le Capitaine qui se trouvait à un pas de là. Le jeune homme s’inclina respectueusement devant son futur beau-père pendant que son amant poursuivait :

– J’ai vécu avec lui les meilleurs moments de ma vie, père, et je ne veux qu’une vie pleine de ces moments-là. Avec lui, je saurai être un roi digne de vous succéder, aimant et juste. Avec lui, je sais que je pourrai tout affronter.

– Mais… mais… commença le Roi.

Incapable de formuler la moindre phrase, il demeura coi quelques secondes durant, trop éberlué pour réagir de façon rationnelle. Conscient que son fils attendait néanmoins son approbation, le bon Roi sourit.

– Votre mère avait coutume de dire que vous nous surprendriez toujours, mon fils.

– Au moins est-ce là une attente que je suis ravi de combler cette fois, mon père ! s’exclama le Prince, qu’un sourire radieux ne quittait pas.

En son for intérieur, le Prince n’avait jamais douté de l’affection de son père, ni de sa capacité à accepter ses orientations quelles qu’elles soient. Il savait avoir sa confiance et son amour inconditionnel. Toutefois, il fut soulagé de voir que son amour pour le Capitaine devenait une évidence, tant pour lui que pour la personne qui comptait jusque-là le plus à ses yeux.

Le soir, ils parlèrent de longues heures pendant le dîner, ils racontèrent au Roi leur rencontre, leur vie à bord du Rikazaraï, leurs projets… A chaque mot, le Roi s’attendrissait sur l’heureux couple. Ils décidèrent de conserver la date du mariage pour les vingt et un ans du Prince et le Roi leur promit un concert privé de Mylène Farmer pour l’occasion.

Avant d’aller se coucher, le bon père que toutes ces émotions avaient chamboulé, fit un détour par la tombe de sa défunte femme. Là, il découvrit qu’on avait déposé deux roses sur le marbre éclatant.

« Tu vois, dit-il en adressant ses paroles aux étoiles, il a finalement su regarder avec son coeur. Tu peux reposer tranquille maintenant. »

J’aurais pu rajouter un « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » mais je trouve que c’est mieux comme ça.

Bon, évidemment, c’est moins intéressant la deuxième fois, et comme j’ai déjà balancé mon projet politique de « Tout le monde il est beau, tout le monde il est content de vivre et partager son homosexualité en toute légalité »dans le conte précédent, il était inutile de réitérer ici. Cela reste néanmoins une histoire comme on pourrait avoir envie d’en lire… 

B'rêves d'écriture | Homosexualité et éducation | Nouvelle érotique lesbienne | 08.10.2012 - 08 h 11 | 22 COMMENTAIRES
Parce que les contes forment la jeunesse !

Ici, le Château de conte de fées de Thomas Kinkade

Il était une fois, dans un pays pas si lointain, une jeune princesse dont la beauté s’épanouissait de jour en jour en l’écrin de son palais. Ses parents, aimants et fiers, avaient fait pour elle de grands projets : « Notre fille sera une grande reine, disaient-ils. Elle fera un heureux mariage avec quelque valeureux et richissime prince, et elle sera adulée par le peuple. Jamais elle ne manquera ni d’amour, ni de biens. »

Dès son plus jeune âge, ils lui enseignèrent l’art de se comporter en reine. Cours de maintien, de politique, de lecture, de broderie, de musique, de dessin… Soucieux de son éducation, et comme ils étaient de bons parents, ils oeuvrèrent patiemment pour en faire quelqu’un de curieux et de concerné. La jeune fille grandit dans un univers où le savoir était à sa portée. Comme elle était brillante, elle excella rapidement dans bien des domaines.

Arrivée à l’âge fatidique de la maturité et comme ses parents envisageaient de se mettre en quête d’un bon parti, elle exprima son désir de ne pas se marier tout de suite. Elle pressentait qu’il lui restait bien des choses à apprendre. Ils respectèrent évidemment son choix et promirent de ne plus aborder le sujet jusqu’à nouvel ordre.

Un jour qu’elle rentrait de sa balade quotidienne, elle aperçut deux jeunes enfants, probablement la progéniture de quelque domestique, qui observaient patiemment le sol. Comme elle arrivait à leur hauteur, elle se pencha à son tour et découvrit deux escargots en train de s’accoupler.

– Ils vont faire des bébés, lui expliqua la fillette, avec une étincelle d’innocence dans le regard.

– C’est le papa escargot qui a commencé, renchérit le garçon. Je l’ai vu. Il est tombé amoureux de la maman escargot et il a commencé à lui faire des câlins. Comme papa avec maman.

– Voyons, les enfants, cela n’a rien à voir, commença la princesse. Voyez-vous, les escargots ont un mode de reproduction à part. L’escargot est hermaphrodite, c’est-à-dire qu’il est à la fois mâle et femelle. Néanmoins, cet hermaphrodisme n’est pas simultané mais protérandrique : les produits génitaux mâles (spermatozoïdes) arrivent à maturité avant les produits génitaux femelles. Un même individu est donc capable de produire des spermatozoïdes et des ovules, mais l’autofécondation étant impossible, il doit s’accoupler avec un partenaire : c’est la fécondation croisée.

– Je comprends rien à ce que tu dis, lui fit remarquer le garçon. Comment on peut être « mâle et femelle » en même temps ?

– Je… je ne sais pas. C’est ainsi, voilà tout ! C’est une des très rares espèces animales à posséder ce genre de…

– Mais même ! Peu importe, non ? On voit bien qu’ils s’aiment ! l’interrompit la fillette.

– Certes…

Troublée par cet échange, notre princesse prit poliment congé de ses nouveaux jeunes amis. En regagnant ses appartements, elle était plongée dans une profonde réflexion. Comment pouvait-elle être à même de juger ou de parler d’un sujet aussi complexe que l’amour puisqu’elle-même ne l’avait jamais vécu. Oh, elle avait bien remarqué les oeillades languissantes de certains courtisans plus aventureux que d’autres, mais si cela l’avait amusée, elle n’en avait jamais ressenti le moindre désir. Elle avait lu de nombreux ouvrages sur l’amour : aussi bien des romans que des manuels scientifiques expliquant les processus chimiques en action. Elle avait lu les poètes et leur vision tantôt passionnée, tantôt cynique de cette notion si… abstraite. Elle aurait pu citer des pages et des pages d’amour en condensé, mais elle devait se rendre à l’évidence, cela demeurait pour elle un mystère.

Le lendemain, elle en parla à son professeur de littérature.

– Monsieur, comment sait-on que l’on aime quelqu’un ? Quel rapport avec la sexualité ? Qu’est-ce que l’amour ? Et comment décide-t-on de le vivre ? J’en ai si souvent entendu parler… Je suis curieuse de le connaître.

Le vieux sage se gratta la barbe et leva les yeux au ciel.

– Mon enfant, je crains de ne pas être la personne adéquate pour vous répondre. Voilà bien longtemps que ma défunte épouse nous a quittés, mais laissez-moi vous dire ceci : on ne décide pas de l’amour. Il vous tombe dessus que vous l’attendiez ou pas, et il vous submerge tant et si bien que dans la seconde, et même si jusqu’alors il vous était totalement inconnu, vous l’acceptez et le reconnaissez comme la seule réalité qui ait jamais compté. L’amour n’est qu’une notion comme une autre, jusqu’à ce que vous en fassiez l’expérience. C’est ce qui doit être vécu.

– Et si je voulais vivre cette expérience ? Que devrais-je faire ?

– C’est là que demeure tout le mystère, mon enfant.

A compter de ce jour, la princesse se documenta. Elle chercha patiemment pendant de nombreux mois des réponses à ses questions dans de nouveaux livres que son père faisait venir des quatre coins du globe. Au bout d’un an, et suite à ses lectures, elle décida d’entreprendre un voyage. Elle était parvenue à la conclusion que, puisque l’amour n’était pas encore arrivé jusqu’à elle, c’était à elle d’aller le chercher.  Comme elle voulait cacher sa quête à ses parents, qui, elle le savait, se seraient démenés pour faire défiler devant elle tous les beaux partis des environs, elle prétexta un voyage initiatique pour prendre conscience des réalités extérieures à son royaume. Charmés par l’idée et le courage de leur fille, le roi et la reine mirent une escorte à sa disposition et lui firent mille recommandations.

Elle partit le coeur lourd d’avoir menti à ceux qu’elle aimait le plus au monde, mais bien vite, sa quête égaya ses pensées. En six mois, elle visita toutes les villes environnantes, des palais jusqu’aux étables. Elle rencontra des gens de toutes sortes : des riches, des pauvres, des laids, des beaux, des grands des petits, des gentils, des méchants… Et tout le temps, elle guettait l’étincelle qui enflammerait son coeur.

Comme elle commençait à désespérer, elle arriva aux abords d’un curieux village, au beau milieu d’une forêt verdoyante. Là, elle fut reçue par le chef du village. C’était un homme bon, qui vivait dans une modeste cahute, mais qui acceptait de les loger, elle et ses gens, pour le temps qu’elle voudrait bien leur consacrer. Le soir, il organisa un banquet en l’honneur de son invitée. Tout le village était présent. Les couples arrivaient au fur et à mesure et venaient combler les places autour de la table. La jeune femme remarqua bien vite que certains couples étaient composés de personnes de même sexe. Etonnée, elle s’informa auprès de son hôte.

– Pourquoi ne serait-on pas libre d’aimer une personne sous prétexte qu’elle a le même sexe que soi ? rétorqua-t-il.

– Mais l’amour entre deux personnes de même sexe pose forcément un problème ! Nous ne sommes pas hermaphrodites, monsieur. Comment ces couples-là peuvent-ils procréer ?

– Effectivement, ils ne le peuvent pas. Mais est-ce une raison pour ne pas s’aimer ? L’amour dépend-il de notre capacité à procréer ? Ainsi, une femme ou un homme stérile ne serait-il pas digne d’aimer ou d’être aimé ? L’amour ne se décide pas, votre Majesté. Il se vit, c’est tout.

Émue et convaincue par la logique sans faille de ce raisonnement (qui faisait par ailleurs écho à celui de son précepteur), la princesse voulut alors savoir pourquoi elle n’avait jamais vu cela auparavant.

– C’est que, Majesté, ce qui vous apparaît visiblement comme une évidence maintenant vous choquait il y a quelques minutes encore. Malheureusement, beaucoup de gens ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas. Aussi cet amour-là est-il proscrit un peu partout dans le monde.

Horrifiée de ce qu’elle venait d’entendre, la princesse se fit la promesse d’en discuter avec son père dès son retour. Jamais elle ne tolérerait cela en son royaume. Elle observait d’un oeil affectueux les deux jeunes hommes qui se tenaient la main tendrement à quelques mètres de là. Eux avaient visiblement la chance de posséder ce qu’elle cherchait depuis des mois.

Alors qu’on amenait le dessert à table, une jeune fille rousse, toute de vert vêtue, fit son apparition à la droite du chef du village.

– Ah ! Elyn, te voilà ! Viens que je te présente à notre princesse. Votre Majesté, voici ma fille, Elyn.

Comme la jeune fille s’inclinait, la princesse l’observait. Elle était un peu plus grande qu’elle-même, et sur ses joues, de petites taches de rousseur ponctuaient un teint de rose. Ses jupes dévoilaient une cheville fine mais solide. L’épais tissu s’ouvrait sous sa gorge, dévoilant la naissance d’une poitrine généreuse et deux épaules bien rondes. Ses cheveux tombaient sauvagement dans son dos, excepté une mèche qui se perdait au commissures de sa bouche. Quand elle se redressa, elle planta un regard émeraude dans les yeux de la princesse. Sa mèche quitta ses lèvres, encore humide de leur contact. Elle sourit.

La princesse demeura figée. Perdue dans le regard vert d’Elyn, elle entendait à peine le vieil homme s’enquérir du retard de sa fille.

– Pardon mon père. J’étais… je… c’est à cause des lucioles.

La voix qui jaillit du cou délicat d’Elyn s’infiltra lentement des oreilles de la princesse jusqu’au plus profond de son être. Elle n’avait jamais rien entendu de plus agréable, de plus plaisant que cette voix-là. Cette jeune femme venait de parler en continuant à la fixer de ses yeux envoûtants. La princesse, fort troublée, fit un pas en arrière, et ce faisant, manqua de chuter en heurtant de son pied le coin de la table. Pour la rattraper, Elyn bondit sur elle en enserrant sa taille d’un bras plus puissant qu’on ne l’aurait cru. Elle posa sa main libre sur l’épaule frémissante de la future reine et, alors qu’elle la redressait lentement, elle murmura à son oreille :

– Attention à vous, Majesté. Là…  je vous tiens.

Comme Elyn relâchait son étreinte, la princesse crut que sa vie l’abandonnait. Déjà son corps hurlait le manque et pleurait sa solitude. Comment cela était-il possible ? Que venait-il de se passer ? Partout sur elle brûlait le souvenir de ce contact si brusque, si bref… trop bref. N’étant pas capable de rationaliser ses émotions, la jeune femme repoussa gentiment son hôtesse et la remercia dans un sourire.

– Je… euh… je crois que le voyage m’a quelque peu fatiguée. Je vous prie de bien vouloir m’excuser.

– Bien sûr votre Altesse, répondit le vieil homme, soucieux de son bien être. Elyn va vous raccompagner jusqu’à votre chambre.

Sa fille inclina la tête en signe d’approbation et tendit la main à la princesse. Celle-ci, encore toute chamboulée, lui tendit la sienne en retenant son souffle. Le contact des doigts chauds d’Elyn était magnétique. Elle n’osait la regarder dans les yeux, craignant d’être à nouveau happée par cette lueur mystique. Elle remarqua cependant que, dans la précipitation, la mèche s’était retrouvée entre les lèvres charnues d’Elyn. Elle l’observait mâchouiller ses cheveux nerveusement.

Elle prit congé de l’assemblée bienveillante et avança dans le sillage de son hôtesse. Arrivée devant une petite porte savamment sculptée, Elyn s’arrêta. Elle se retourna et expliqua à la princesse :

-Voilà ma chambre, votre Majesté. Acceptez d’y dormir cette nuit, c’est la plus confortable que nous ayons.

Leurs mains ne s’étant pas quittées, la princesse resserra son étreinte en objectant :

– Mais et vous ? Où allez-vous donc dormir ? Je ne veux pas vous priver de votre ch….

– Je préfère dormir dehors votre Majesté, l’interrompit-elle en rougissant.

– Dehors ?

– Oui Majesté. J’aime contempler les étoiles en m’endormant.  J’ai… une cabane dans un arbre, par là-bas. J’y dors souvent quand les beaux jours sont là. Il fait très doux cette nuit, aussi ne craignez pas de me priver de quoi que ce soit.

– Dehors…

La princesse semblait songeuse tout à coup. Elle fit un pas vers la rouquine, porta sa main à son visage et repoussa la mèche détrempée jusque derrière ses oreilles. Elle fut étonnée de lire de la surprise dans les yeux d’Elyn. Elle-même ne savait pas pourquoi elle s’était permis ce geste. Elle en avait eu envie. Elle n’avait pu faire autrement. Comme elle se noyait dans le vert de son regard, la princesse le vit brusquement s’obscurcir. Elle n’aurait su dire comment s’était opéré le changement, mais le visage d’Elyn brilla subitement d’un éclat plus éblouissant encore. Elle semblait si concentrée à présent, elle la fixait comme si sa vie en dépendait. Elle était sur le point de dire quelque chose mais visiblement, le souffle lui manquait.

La princesse ne savait pas vraiment quoi faire, ni quoi penser. Elle se sentait brusquement submergée par une vague d’émotions plus contradictoires les unes que les autres. Et tout bascula quand le regard d’Elyn quitta le sien pour se perdre sur ses lèvres. A cet instant, la princesse n’eut pas d’autre choix que de l’embrasser. Curieuse de ses propres intentions, elle laissa son corps agir comme il semblait devoir le faire. Elle présenta ses lèvres au souffle de son hôtesse qui franchit précipitamment les derniers millimètres qui les séparaient. Leurs corps se retrouvèrent alors que leurs bouches se découvraient. Le baiser était avide. Il emplit l’espace et le temps  comme l’assouvissement d’une nécessité.

Quand le souffle leur manqua, la princesse fit un pas en arrière. Son éducation et des années de réflexion et de raison lui imposaient d’expliquer ce qu’il venait de se produire. Était-ce cela que l’on appelait l’amour ? Les questions se bousculaient dans sa tête. Un brouillard épais menaçait de se former dans son esprit, comme cela lui arrivait parfois quand un de ses précepteurs lui posait un problème insoluble. Pourtant, cette fois, le brouillard n’eut pas le temps de s’installer. Elyn, qui ne la quittait pas des yeux, posa une main délicate sur son épaule et murmura : « Votre Majesté… ».

Quelque part au creux de son ventre, une chaleur douce et réconfortante envahit la future reine, et quand elle plongea à nouveau son regard dans celui d’Elyn, ce fut pour s’entendre dire « Emmenez-moi voir vos étoiles ».

Cette nuit-là, les jeunes femmes s’unirent sous une lune bienveillante, bercées par les scintillements de la voûte céleste.

Quand les rayons du soleil commencèrent à percer les doux feuillages de l’arbre protecteur, notre princesse encore ébahie de sa nuit de passion, observa le jeu des couleurs aurorales éclairer la peau encore luisante de sueur de son amante. Déjà, elle ressentait le besoin d’elle à nouveau. Dès lors, elle n’imaginait pas pouvoir la quitter. Alors, elle sut.

Enfin elle aimait. Pleinement, follement, passionnément, totalement, elle aimait. Elle aimait cette femme. Et mieux encore, elle se sentait aimée.

Quand Elyn se leva, elles allèrent ensemble parler à son père. Le brave homme, tout ému, fut transporté de joie à l’idée du bonheur de sa fille. La princesse lui demanda sa permission d’emmener Elyn, pour la présenter à sa famille et en faire sa femme. Il accepta en promettant de leur faire parvenir une dot qui, quoique modeste, représentait tout ce qu’il pouvait leur offrir. Il se flatta d’être le plus heureux des hommes et organisa une fête en leur honneur.

Le lendemain, elles partirent de bonne heure pour arriver avant la tombée de la nuit au palais du Roi. Celui-ci, à l’annonce de l’arrivée de sa fille, pleura de joie et fit quérir son épouse. Quand elle pénétra dans la cour en tenant sa compagne par la main, la princesse se précipita à la rencontre des souverains et les étreignit en disant « Père, mère, ça y est. Je l’ai trouvée. Je l’ai trouvée ».

Sous le coup de l’émotion, les parents ne comprirent pas ces propos, et comme ils s’étonnaient de voir une jeune inconnue se mêler à leurs embrassades, elle leur présenta Elyn : « Père, Mère, voici Elyn. Celle que j’aime et que je veux épouser ».

Le Roi et la Reine se figèrent de stupeur.

– Mais… commença le Roi.

– Mais, mon enfant, c’est une femme ! poursuivit la Reine. Vous ne… Vous ne pouvez pas…

– Mère, Père, je l’aime. Peu importe le reste. C’est avec elle que je veux faire ma vie. Acceptez qu’elle devienne ma femme.

Et là, on pourrait s’attendre à ce que, horrifiés par l’attitude indécente de leur descendance, le roi et la reine décident de les décapiter toutes les deux et les exposer en place publique pour dénoncer l’infamie d’une alliance homosexuelle, mais comme je suis lesbienne et que c’est moi qui écris l’histoire…

Le Roi et la Reine, abasourdis dans un premier temps, virent l’étincelle de bonheur illuminer le regard de leur fille chérie quand elle regardait ladite Elyn. Certes, celle-ci était loin d’être le gendre idéal qu’ils attendaient, toutefois, elle avait le mérite d’être bien jolie, et surtout, de combler le coeur de leur enfant. Ainsi, sans qu’une autre objection ne soit prononcée, ils délivrèrent leur consentement. Ils donnèrent à Elyn un baiser filial et l’accueillirent au sein de leur auguste famille.

La semaine suivante, on célébrait la noce en grandes pompes, et dans le même temps, un décret royal parvenait dans toutes les provinces du royaume pour autoriser le mariage des couples de même sexe.

Elyn et sa princesse vécurent heureuses jusqu’à la fin des temps et eurent beaucoup d’enfants. La renommée de leur couple bouleversa les mentalités. Bientôt dans le royaume, plus personne ne s’étonnait de ce que l’on appelle désormais « l’homosexualité ».

homophobie | Itws & anecdotes | 06.10.2012 - 11 h 10 | 27 COMMENTAIRES
« Ça se dit pas ! Ça se fait pas ! »

Des fois, l’éducation, c’est tellement effrayant…

 

Après des mois d’un silence quasi religieux, me voilà de retour pour partager avec vous une petite anecdote. On a vite tendance à dire que la vie et les discussions des profs ne tournent qu’autour de leur boulot : ce n’est pas vrai pour tout le monde. Pourtant, ici, c’est bien d’un évènement relatif à ma salle de classe qu’il s’agit. Alors subissez (ou pas) les tribulations d’une pauv’ prof de français.

La semaine dernière, alors que nous abordions en classe de troisième, un texte issu de la littérature jeunesse (oui, Balzac et Hugo ne font plus le poids), nous avons abordé la question de l’homosexualité. D’ailleurs, si cela intéresse quelqu’un, il s’agit d’un ouvrage très intéressant et facile à lire, intitulé « Le faire ou mourir », de Claire-Lise Marguier. Il y est question d’un jeune homme d’une quinzaine d’années qui fait ses premiers pas dans l’homosexualité. L’histoire est assez gore, et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle plait bien. L’oeuvre soulève pas mal de clichés ou de points sensibles comme la scarification, la solitude adolescente, la violence des sentiments, les rapports conflictuels avec les parents, etc.

Bref, nous n’avons étudié en classe que les premières lignes du bouquin et dans ces lignes, l’éventuelle homosexualité du personnage est à peine suggérée par la douceur d’une caresse d’un de ses camarades. Comme j’essayais de faire parler mes élèves sur ce qu’ils avaient compris du texte, un élève me dit bravement « Mais madame, il est gay, non ? »

Et là, ce fut le tollé. Non pas un tollé indigné d’aborder un sujet aussi controversé… Pas plus que des éclats de rires auxquels je m’attendais maladroitement, tant la chose est sujette à moquerie d’habitude… Non. C’était un tollé indigné certes, mais dans la retenue de ce que l’on doit taire. Comme mon brave élève se retournait pour interroger ses camarades dans un hochement d’épaules, je les entendis murmurer des « T’es fou toi ! » , « Arrête, ça se dit pas », « Ça se fait pas ! » ou encore « Tu vas devoir lui donner ton carnet ! »

Là, je vous avoue que j’étais carrément perplexe. Et comme je leur demandais pourquoi ils chuchotaient tous ce genre d’âneries incompréhensibles, une de mes élèves, mini-butch et future lesbienne en puissance, lève courageusement la main et me dit :

– Mais Madame, ça se dit pas « Gay » !

– Ah ? Et alors on dit comment ?

– Ben je sais pas, mais ça se dit pas ! C’est pas bien. C’est une insulte !

– Euh… non. C’est un fait. « Tarlouse, tante, sale PD », d’accord, je veux bien, mais Gay ?

– Mais si, je vous jure Madame ! L’autre jour, quand j’ai dit ce mot-là en cours d’histoire, Madame X m’a punie. Elle a dit que j’étais homophobe, elle m’a collée et elle m’a fait faire une rédaction sur l’homophobie.

Comme je n’oublie pas que ces pauvres petits bambins savent pertinemment manipuler leur petit univers, je lui demandai de confirmer les circonstances dans lesquelles elle avait prononcé ce mot impie ! Là, ses camarades m’ont certifié l’innocence de son propos.

Je n’aime pas discréditer des collègues, mais j’étais un petit peu remontée.

Comment faire passer un message de tolérance aux gamins quant à l’homosexualité si la moindre évocation est taboue ? Si même quand ils emploient un vocabulaire décent, on les fustige ? Et enfin, comment un gamin potentiellement homosexuel peut se sentir à l’aise avec sa sexualité si les adultes, et pire, le corps enseignant leur matraquent ce genre de conneries sur la tête ?

Je ne me suis jamais senti l’âme d’une militante, mais je suis concernée. Depuis une semaine, je rumine ces mots dans un coin de ma tête.

Le hasard a voulu que, comme nous avons abordé le récit adolescent en classe, arrivés à la cruelle période des évaluations, je leur ai donné lundi un sujet d’expression écrite, dans lequel je leur demandais de raconter l’évènement qui avait bouleversé leur vie. Ma mini-butch (qui a un niveau catastrophique en français mais qui est des plus volontaires) vient me voir à la fin du cours en me disant :

– Wouah ! Madame ! J’ai trop eu l’inspiration aujourd’hui ! J’me suis gavée. J’ai jamais autant écrit de ma vie !

Son plaisir était tel que je n’ai pas résisté : j’ai lu sa copie à la récré suivante.

Dedans, elle me raconte qu’il y a deux ans, elle se scarifiait, sans savoir pourquoi. Qu’elle se faisait du mal. Que ce n’était pas bien, mais qu’elle ne pouvait pas faire autrement (sans le savoir, puisqu’elle n’avait pas lu la suite du bouquin, elle me donnait une version quasi identique à celle du livre). Et brusquement, une personne avait tout changé dans sa vie : sa meilleure amie. Et alors elle me racontait à quel point cette personne comptait pour elle, et qu’elle n’imaginait plus de vivre sans elle.

C’est touchant de lire autant d’innocence et de pudeur dévoilée. Elle ne parle pas d’amour, mais d’amitié. Pas de désir, mais de nécessité. Pas de honte, mais de libération. Son texte est sincèrement émouvant, et pas seulement parce que je suis lesbienne (et que je la comprends peut-être mieux qu’une autre), mais parce qu’elle parle de l’épisode le plus douloureux de sa vie et qu’elle en fait la meilleure chose qui lui soit arrivée. Le tout a beau être très très mal écrit, ce n’est pas son orthographe qui m’a bouleversée.

J’ai photocopié son travail, je l’ai soigneusement agrafé et j’ai mis un petit post-it jaune dessus disant : « Je ne pense pas qu’elle soit HOMOPHOBE ». Je l’ai signé et l’ai glissé dans le casier de ma collègue d’histoire.

 

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